Eva Gonzalès, Le Réveil, 1877, huile sur toile, Brême, Kunsthalle. Droits réservés.
Elles étaient peintres. Du XIXe au début du XXe siècle de Martine Lacas

Talents hauts bis : un combat contre l’oubli

par ALPHONSE CUGIER
Publié le 27 janvier 2023 à 17:17

Martine Lacas poursuit son travail sur des artistes que l’histoire de l’art a négligées jusqu’à une période récente.

En 2015, dans l’ouvrage consacré aux femmes peintres du XVe à l’aube du XIXe siècle, elle signalait que cette mise à l’écart était ancienne en se référant au texte fondateur de Vasari, Les Vies d’artistes, 1568, qui n’évoquait que les filles d’artistes reconnus. En 2021, elle fut la commissaire de l’exposition « Peintres femmes 1780-1830. Naissance d’un combat » (Musée du Luxembourg). On assiste depuis quelques années à une profusion d’expositions dans les musées des capitales et des régions, mouvement initié au cours des années 1970 par l’engagement de féministes, stimulé depuis MeToo et désormais ancré dans la société. Faut-il interpréter ce déferlement par une volonté de rééquilibrage ou une manière de se donner bonne conscience ? L’événement fondateur fut en 2009 « Elles@centrepompidou », suivirent « Créatrices » (Rennes), « Pionnières » (Musée du Luxembourg, Paris) et Bordeaux dont je reprends l’intitulé ci-dessous.

Elles sortent de leur(s) réserve(s)

De la féminisation du Salon officiel sous le Consulat aux avant-gardes du début du XXe siècle, Martine Lacas nous propose une brillante suite à son précédent ouvrage, une somme, véritable livre-musée, des découvertes pour le public d’œuvres d’artistes françaises que rejoignent des nordiques, Britanniques, Russes et Américaines. Elle évite un écueil, celui de simplement opérer une réunion d’entités considérées comme une unité, attentive qu’elle est au parcours de chacune d’elles, ce qui a l’avantage de leur octroyer une visibilité à la fois comme femmes et comme peintres. Ces artistes de toutes générations et de toutes pratiques, ne tenant plus compte de la hiérarchie des genres picturaux, se sont emparées de sujets (peinture d’histoire, mythologie, scènes de vie, paysages) qui étaient l’apanage des hommes et ne sont pas restées cantonnées aux natures mortes, fleurs, portraits, pastels et miniatures. Elles affirment leur mode de création, leur vision du monde, une recherche pour parvenir à un niveau de reconnaissance tel qu’elles marquent dès lors l’histoire de l’art.

Collaboratrice du peintre François Gérard, Marie-Éléonore Godefroy a réalisé, avec des choix plastiques personnels, une copie du portrait qu’il avait exécuté de Novella d’Andrea, juriste italienne du XIVe siècle de l’Université de Bologne.
© Marie-Éléonore Godefroid, Novella d’Andrea avant 1849, huile sur toile, 119 x 95,5 cm, Collection particulière. Droits réservés.

Une centaine de tableaux sont étudiés, arrêtons-nous sur quelques uns. Grand nu bleu de Jacqueline Marval, 1913, l’épure merveille. Œuvre chromatique, luminescente et radieuse, corps libéré de toute pose, rehaussé par un écrin végétal qui participe à son entrain. Adam et Ève de Suzanne Valadon, 1909, l’artiste qui s’est représentée avec son amant, célèbre l’amour charnel « dans un Eden sans serpent, ni culpabilité ». Le Réveil d’Eva Gonzalès, 1877 (illustration ci-contre), rend à la surface sa prédominance sur les détails : les draps, chemise de nuit, rideau et oreiller sont traités par des blancs plus ou moins gris bleutés ou rosés. Les Blanchisseuses de Marie-Louise Petiet, 1882, ce tableau de jeunes femmes au travail, repassant des draps, anticipe d’une soixantaine d’années le nouveau réalisme français des années d’après guerre (même composition chez André Fougeron, Les Parisiennes au marché, 1948). Bien éloignée, la Méduse d’Alice Pike Barney, 1892, où s’exerce la fascination pour la femme fatale, vampire ou lesbienne, à un moment où en littérature et dans la presse s’opère une transgression des « limites » vers des sujets « sulfureux ». Autre proposition de Jacqueline Marval, Le Pont Saint-Michel sous la neige, 1917 : scène statique par excellence mais qui se trouve en fait ici empreinte d’un mouvement en raison d’une palette réduite à des touches de blanc, gris et noir (une seule ocrée) d’orientation et d’épaisseur de pâte différentes. Martine Lacas explore et célèbre l’incroyable (quand on le découvre) continent de ces œuvres trop longtemps occultées et qui peuvent dès lors afficher leur éternité. Hommage mérité et indispensable aux femmes peintres dans un ouvrage d’une riche tenue intellectuelle et iconographique. Le plaisir allié à l’érudition : illustrations pleine page magnifiées par le grand format du livre, l’œil peut se rassasier de cette fête polychromique.

Éditions du Seuil, 224 pages, 22 x 26,5 cm, 45 €.