La chronique de Recherches internationales

Retrait des troupes de Syrie et d’Afghanistan

une pantalonnade de Trump

par Franck Jakubek
Publié le 3 février 2019 à 19:12

Ignare et impulsif, Donald Trump est bien le désastre dénoncé par la gauche et les Démocrates, mais il donne satisfaction aux forces réactionnaires à la manœuvre aux Etats-Unis.

Le 19 décembre 2018, Donald Trump annonçait qu’il retirait les troupes américaines de Syrie, et sept mille soldats d’Afghanistan. Toute la classe politique américaine ou presque a alors repris son antienne : Trump ne respectait pas les alliés des États-Unis, mettait en danger les Kurdes, ne finissait pas le boulot contre l’État islamique et donnait carte blanche à la Russie et à l’Iran. Son ministre de la Défense, Mattis, un va-t-en-guerre confirmé, responsable de la destruction de Falloujah en Irak et auteur de phrases dignes d’un psychopathe, a démissionné.

On aurait pu croire que les États-Unis avaient toujours respecté leurs alliés, en Irak en 2003 par exemple, et qu’ils étaient soudain en train de gagner la guerre asymétrique en Afghanistan, ce qui s’est avéré impossible en dix-sept ans de présence militaire dans ce pays.

Donald Trump, un bouffon velléitaire qui accepte son rôle.

Alors qu’en 2017 les critiques de Trump avaient salué son comportement présidentiel lorsqu’il avait bombardé la Syrie ou lancé la plus grosse bombe (MOAB, Mother Of All Bombs) [1] sur l’Afghanistan, cette fois-ci, alors que le président américain parlait de réduction de la présence militaire, il fut honni et moqué par les Républicains comme les Démocrates.

Moins de deux semaines après, Trump commençait à rétropédaler et début janvier la marche arrière était complète. Après une visite en Israël et une autre en Turquie par son secrétaire d’État, Pompeo, il a renvoyé aux calendes grecques le retrait américain. Le président qui théoriquement préside et est le chef des armées préside donc aux reculades et revirements. Initialement, une partie de la gauche du parti démocrate avait exprimé son approbation de ce qui semblait être la décision du retrait des troupes, impulsive mais bien orientée, du président américain.

Elizabeth Warren a déclaré, le 3 janvier 2019, sur MSNBC, que le retrait des troupes était une bonne chose. En moins de trois semaines, les partisans de la guerre permanente ont gagné la bataille, Trump s’est soumis à leurs désirs et a déclaré le contraire de ce qu’il avait affirmé le 19 décembre. Il est donc bien le bouffon qui amuse les foules, les berne grâce à sa maîtrise du langage de la téléréalité, mais ne décide pas des vraies orientations de la politique étrangère américaine. Il en va de même pour la politique intérieure mais, étant donné le soutien actif des Républicains ploutocrates et anti-écologiques, l’inconsistance et le chaos permanent à la Maison Blanche ne donnent pas lieu à autant de dénonciations dans les médias. […]

Le « gouvernement de l’ombre »

L’idée qu’il existe aux États-Unis un « double gouvernement » (Michael Glennon), un Establishment de la politique étrangère, appelé « blob », un complexe militaro-industriel tout puissant ou un « État profond  » est souvent combattue. Puisque Trump lui-même dénonce le Deep State, les Démocrates en nient l’existence, que pourtant Edgar Snowden certifie en disant qu’il en a fait partie. Mike Lofgren en a fait un livre : The Deep State, The Fall of the Constitution and the Rise of a Shadow Government. [2]

"LES FAUTEURS DE GUERRE DE L’ÉPOQUE BUSH-CHENEY, LES PARTISANS DÉMOCRATES DE LA GUERRE EN IRAK, SONT AUJOURD’HUI LES PLUS CRITIQUES DES DÉCLARATIONS EN APPARENCE MOINS MILITARISTES DE TRUMP.‘‘

Quelle que soit l’expression choisie, force est de constater qu’en politique étrangère il est facile de contourner la parole présidentielle. Ceci n’est pas nouveau : dans son livre publié en 2015 avant l’arrivée de Trump au « pouvoir », National Security and Double Governmen t [3], Michael Glennon mentionnait des exemples où Obama avait dû se plier aux demandes du «  gouvernement de l’ombre  » dans lequel les services secrets et le complexe militaro-industriel jouent un rôle de premier plan. Trump est bien le désastre dénoncé par la gauche et les Démocrates et il est effectivement ignare et impulsif mais il donne satisfaction aux forces réactionnaires qui encadrent le pays.

Il ne donne des sueurs froides à cet « État profond » - que selon Snowden il ne comprend pas - que lorsqu’il semble s’écarter de la ligne militariste dominante. Lorsqu’il avait parlé, lors de la campagne de 2016, de meilleures relations avec la Russie et mentionné son souhait de faire revenir des soldats aux États-Unis, de façon non structurée ou planifiée, comme à son habitude, il avait fait trembler les militaristes des deux partis. Lorsque, début décembre 2018, il finit par approuver une augmentation du budget militaire pour 2019, dix jours à peine avant sa déclaration sur la Syrie, il n’y a pas eu de dénonciations médiatiques importantes.

Cette augmentation portera le budget militaire à 750 milliards de dollars, un budget qui dépasse celui des dix puissances suivantes et dont l’impact social est catastrophique dans un pays où les infrastructures vieillissantes s’écroulent et où de nombreuses écoles publiques sont délabrées. Un président qui gonfle les dépenses de la « main droite de l’État  » (Bourdieu) et poursuit des guerres ingagnables, injustes et inutiles n’est pas mis en cause dans les médias dominants. Un président qui, même pour de mauvaises raisons, car il pense que les États-Unis paient pour les autres, donne l’impression de comprendre le coût exorbitant des dépenses militaires et parle de limiter, très légèrement la présence militaire des États-Unis est un fou dangereux.

Un certain nombre d’observateurs évoquent le retour des néo-conservateurs américains autour de Trump. Pompeo et Bolton en sont deux exemples. Ainsi la politique étrangère de George W. Bush qui a mené à la catastrophe et au développement des groupes terroristes qu’il s’agit de combattre en Syrie aujourd’hui refait surface. Daech est l’émanation d’Al-Qaïda en Irak, grandement aidé par la création du camp Bucca, après avoir bénéficié du soutien américain en Afghanistan lors de l’occupation soviétique. Les fauteurs de guerre de l’époque Bush-Cheney, les partisans démocrates de la guerre en Irak, sont aujourd’hui les plus critiques des déclarations en apparence moins militaristes de Trump.

Des guerres pas perdues pour tout le monde

Les guerres coûtent cher au États-Unis, presque six mille milliards depuis 2001, et ce pays ne les gagne pas, il faut donc se demander pourquoi le complexe militaro-industriel ne dévie pas de sa ligne exceptionnaliste, impérialiste et désastreuse. Les guerres ingagnables ne sont bien évidemment pas perdues pour tout le monde : le secteur de l’armement fait des bénéfices quelle qu’en soit l’issue.

Une guerre asymétrique comme en Afghanistan est une source de profits pour un grand nombre d’entreprises, des entreprises souvent dirigées par des proches de responsables politiques. Erik Prince est le frère d’une ministre de l’administration Trump, Betsy DeVos (Éducation), qui après avoir dirigé la firme de mercenaires Blackwater dirige le Frontier Resource Group [4]. Il propose de privatiser la guerre en Afghanistan. Trump pourrait donc être tenté d’annoncer le retrait des troupes américaines puis de céder la place à une entreprise privée pour continuer la guerre ingagnable mais juteuse.

Il est impossible de faire confiance à Trump, ce qui n’est pas d’une grande nouveauté, mais ceux qui le dénoncent pour quelques paroles faussement antimilitaristes, savent très bien qu’il n’est qu’une marionnette facilement recadrable par les va-t-en-guerre néoconservateurs du complexe militaro-industriel.

Par Pierre Guerlain, Université Paris Nanterre

Chronique réalisée en partenariat avec la revue Recherches internationales à laquelle collaborent universitaires et chercheurs et qui a pour champ les grandes questions mondiales et les luttes de solidarité. Informations et abonnement : https://www.recherches-internationa... 4 numéros par an : 55 € (étranger 75 € )

Notes :

[11 - trad. : La mère de toutes les bombes

[22 - trad. : L’Etat profond, le déclin de la constitution et la naissance d’un gouvernement fantôme

[33 - trad. : Sécurité nationale et double gouvernement

[44 - Société privée de services de sécurité, d’aviation et de logistique