Réflexions sur la crise sanitaire

L’argent en temps d’épidémie

Par Dominique Sicot*

Publié le 3 avril 2020 à 12:20

Alors que les soignants sont au front, que bien des salariés continuent à travailler sans protection et la
peur au ventre, d’autres ne perdent pas la boussole du fric. Cynisme, mesquinerie, escroquerie, bons
coups, spéculation... en temps de pandémie, les affaires continuent. Petit florilège glané au cours du
confinement.

Dividendes

Joli cru ! En ce printemps 2020, les entreprises européennes se préparaient à verser des dividendes records à leurs actionnaires : 359 milliards d’euros, au titre des résultats 2019 (Boursorama 24 mars), soit 12 milliards de plus que l’année dernière. Pour le CAC 40, ce serait 60 milliards d’euros (+ 12% par rapport à l’année dernière). Mais la pandémie vient gâcher la fête ! Face au « contexte économique incertain » Tarkett - multinationale française spécialiste des revêtements de sol - a décidé de réduire son dividende. Même prudence de la part d’Airbus, Europcar, JCDecaux, Safran, Lagardère, Autogrill ou Auchan Holding qui vont limiter ou supprimer la distribution. D’autres pourtant persistent, comme BNP Paribas. Transdev (multinationale du transports, filiale de la Caisse des dépôts et consignations) tout en confirmant une manne de 23 millions d’euros, prévient que le versement n’interviendra qu’après la crise du Coronavirus.

Le 27 mars sur CNEWS, Muriel Pénicaud, la ministre du Travail, indiquait que l’État allait demander aux entreprises dont il est actionnaire (soit EDF, Engie, Renault, Air France-KLM,...) de ne pas verser de dividende cette année « par solidarité ». Touchant ! Surtout venant d’une ministre qui intime aux salariés d’aller bosser malgré les risques de contagion auxquels ils sont soumis et considère sans état d’âme qu’ils peuvent bosser 60 heures par semaine, au nom de l’« urgence sanitaire ». Sous pression syndicale, le gouvernement a fini par évoquer quelques conditions aux aides qu’il va déverser aux entreprises : prière de « geler » les dividendes pour bénéficier des reports de paiement des impôts et cotisations sociales ou de la garantie de l’État sur les prêts bancaires. Ceux qui bénéficieront des crédits publics pour financer le chômage partiel devront faire preuve de « la plus grande modération ». Pour les groupes dont l’État est actionnaire, les représentants de celui-ci au sein des conseils d’administration voteront contre le versement de dividendes si ces groupes ont bénéficié d’aides publiques. Quelle autorité !

Escroqueries

L’Autorité des marchés financiers (AMF) et l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) ont publié le 26 mars 2020 un communiqué commun appelant les investisseurs à redoubler de vigilance. L’épidémie inspire les escrocs. Au choix : faux produits financiers à rendements mirobolants ; placements soi-disant valeur refuge - des métaux précieux aux grands crus -, appels frauduleux aux dons, propositions d’investissement dans des entreprises supposées devoir se valoriser rapidement en raison de l’épidémie...

Fonds spéculatifs

La pandémie a affolé les Bourses. Comme d’autres, les fonds spéculatifs (hedge funds) - qui gèrent l’argent que leur ont confié des fonds de pension, des fonds souverains ou de très riches épargnants - y ont laissé des plumes. Pour se refaire et lever de l’argent frais, ils multiplient les contacts auprès de leurs clients pour les convaincre qu’il y a de bons coups à jouer. L’idée est d’investir dans ce qui ne vaut plus rien : les entreprises dont le cours de Bourse a été massacré, les sociétés non cotées à court de liquidités... Et de parier que grâce aux plans de relance massifs concoctés par les gouvernements, ces mises initiales porteront vite de très gros fruits. Et hop, grâce à l’argent public, la manne retombera dans des poches privées !

Pandemic Bonds

Les États n’ont pas vu venir la catastrophe. Les marchés financiers s’en jouaient déjà ! En 2014, la Banque mondiale avait constaté qu’il fallut plus de trois mois de palabres pour récolter auprès de la communauté internationale les fonds nécessaires aux interventions d’urgence auprès des pays touchés par le virus Ebola (Guinée, Libéria, Sierra Leone). Pour agir plus vite à l’avenir, la vénérable institution a décidé de la jouer moderne. En juin 2017, la Banque mondiale a émis des « pandemic bonds » s’inspirant des « catastrophe bonds », instruments de couverture des catastrophes naturelles qu’utilisent les assureurs. Un investisseur pouvait placer 100 000 dollars, en touchant de très confortables intérêts en cette période de taux très bas voire négatifs (10 à 13 %), puis récupérer son capital au bout de trois ans (en juillet 2020). Sauf si pendant ces trois ans se déclarait une nouvelle pandémie (Ebola, fièvre hémorragique, Coronavirus...). Dans ce cas-là, l’investisseur perd son capital, qui va financer l’aide aux pays pauvres touchés par la pandémie. Nous y voilà : avec plus de 25 000 morts dans le monde causées par le Coronavirus, ce mécanisme devrait être déclenché. Les titulaires des bonds les plus risqués risquent de perdre une partie de leur mise. Décision en mai. Spéculer sur la mort n’est pas toujours sans risque !

Peugeot

Fin 2019, le projet de fusion entre PSA et Fiat Chrysler faisait la une de la presse économique. Actionnaire historique, la famille Peugeot qui détenait alors 12,2 % du capital de PSA, s’est tout de suite montrée favorable à cette fusion qui lui permettrait de détenir à son terme 6 % d’un des plus gros groupes automobiles mondiaux. Et pourquoi pas plus, à condition de jouer finement ? L’effondrement de la Bourse vient de lui profiter. Grâce à un contrat d’« equity swap » à échéance du 30 juin 2021 conclu avec un prestataire de services financiers, et lui permettant d’acquérir des actions PSA en fonction des conditions de marché, le holding familial FFP a pu récupérer en mars 2 % supplémentaires du capital (pour 228 millions d’euros) au cours de 12,6 euros par action, alors que le titre valait 22,4 euros en décembre.

*Journaliste indépendante

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