© Frédéric Iovino
Un Pelléas et Mélisande fascinant à l’opéra de Lille

Suspense au bord du gouffre

par PAUL K’ROS
Publié le 6 février 2023 à 11:52

François-Xavier Roth et son ensemble orchestral Les Siècles offrent une version subtile et bouleversante de cet opéra de Claude Debussy, à voir jusqu’au mercredi 8 février à l’opéra de Lille.

Grande figure du symbolisme, Maurice Maeterlinck s’y entendait à suggérer des atmosphères énigmatiques nimbées d’indicible ; son Pelléas et Mélisande y contribue d’autant mieux qu’il a été sublimé par la musique audacieusement moderne de Claude Debussy, lequel ouvrait, avec cet unique joyau, une page nouvelle de l’opéra.

Dire l’indicible !

François-Xavier Roth et son ensemble orchestral Les Siècles viennent de nous en offrir à l’opéra de Lille une version bouleversante, obsédante, au cours de de laquelle, fourmillant de mille nuances plus subtiles les unes que les autres, la musique précède, suggère ce qui va advenir ou donne un écho amplificateur à ce qui brutalement advient, nous submergeant comme en cet instant fascinant où le chœur invisible (dans les galeries), joignant ses lamentations à l’orchestre, nous fait chavirer comme par un mouvement de houle marine venu de loin.
Nous sommes d’autant plus intensément happés par la musique et le chant des protagonistes que la scénographie très épurée de Daniel Jeanneteau et la puissance allusive qu’il impose au jeu des acteurs stimulent l’imaginaire du spectateur, tous sens en éveil pour une salve d’émotions sans pareille.
Un espace scénique entièrement nu, fond noir fugacement animé de ce qui semble être un corps féminin évanescent puis, par moment, zébré d’une ligne horizontale incandescente ; parois latérales grises comme un jour sans soleil. Le sol, fait de la même grisaille, est creusé en son milieu : vaste fontaine circulaire, gouffre sans fond ou encore cratère d’où s’échappent vapeurs ou fumerolles. Voilà tout.
Nous sommes au château d’Allemonde, perdu on ne sait où, entre mer et forêts.
Le vieux roi Arkel vient d’autoriser son petit-fils Golaud à rentrer au pays avec sa jeune femme Mélisande, épousée en secret après leur rencontre improbable en forêt où tous deux s’étaient mystérieusement égarés.

Mélisande électrise…

L’arrivée de Mélisande électrise et bouscule l’ordonnancement séculaire du royaume ; des affinités électives vont se tisser entre la jeune femme et Pelléas, demi-frère de Golaud, suscitant la jalousie grandissante irraisonnée de celui-ci jusqu’à l’issue fatale, et ce qui aurait pu paraître une histoire banale se révèle comme une suite dramatique échevelée, un suspense permanent au bord du gouffre.

Une scénographie épurée au service de la musique et de l’interprétation.
© Frédéric Iovino

La distribution est à la hauteur des évènements. Julien Behr (ténor) donne à Pelléas la fragilité songeuse, tourmentée et passionnée qui lui convient ; Vannina Santoni (soprano) habite une Mélisande frémissante, malhabile à chausser des escarpins de cour mais moins égarée et bien plus complexe et mystérieuse qu’elle n’en a l’air. Alexandre Duhamel (baryton) impressionne de voix et de stature en Golaud, colosse taraudé des failles de la jalousie, habité d’une violence qui n’épargne pas son fils, le petit Yniold (enfant de la maîtrise de Caen) sommé de jouer les voyeurs. Marie-Ange Todorovitch (mezzo-soprano) prête à Geneviève, belle-fille d’Arkel, l’élégance discrète, un peu effacée, qui sied aux femmes de ce milieu et de ce temps-là. Patrick Bolleire, Arkel (basse), raide comme un piquet, adopte la posture d’un roi corseté dans sa dignité mais pas si vieux que ça, au point d’être émoustillé, geste à l’appui, par la toute jeune Mélisande. Quant à Damien Pass (baryton-basse), médecin de la cour, s’il n’est pas de grand secours pour Mélisande mourante, il prend soin de laver Golaud de toute culpabilité. Le pouvoir sait rester solide quoi qu’il en coûte.

Pelléas et Mélisande, opéra de Claude Debussy, livret de Maurice Maeterlinck, c’est à l’opéra de Lille jusqu’au 8 février. Direction musicale François-Xavier Roth, chœur de l’opéra de Lille, orchestre Les Siècles ; mise en scène et scénographie Daniel Jeanneteau. Infos et billetterie : opera-lille.fr.
Ce Pélléas et Mélisande vient de faire l’objet d’une édition discographique saluée par la critique internationale. Superbe coffret de 2 CD avec livret intégral aux éditions Harmonia Mundi.

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