Éditions du Seuil, 350 pages, 20 €
La dissociation de Nadia Yala Kisukidi

Des ouvre-mondes

par ALPHONSE CUGIER
Publié le 16 septembre 2022 à 12:33

À l’âge de dix ans, une métisse anonyme orpheline a cessé de grandir. Une « naine », ainsi désignée par les élèves de sa classe. Sa grand-mère veut à tout prix la guérir : auscultations, recherche d’hérédité, breuvages… rien n’y fait et l’aïeule, obsédée, s’enfonce dans la folie. Des années plus tard, tombant par hasard sur le butin en liasses de billets d’un malfrat, elle l’emporte et, dès lors, tous les horizons lui sont ouverts et ce d’autant plus qu’elle a découvert qu’elle possède le don de s’extraire du réel par sa seule imagination, véritable puissance de création. Si rien ne change sur le plan corporel, par contre les idées fusent dans sa tête auxquelles se greffent les imaginaires de toute l’Europe et de l’Afrique. Elle les note dans son Manuel.

Le Grand partir

Ayant fui l’emprise de sa grand-mère, elle part « à l’aventure »… du campus de Villeneuve d’Ascq, de Wazemmes aux barres d’immeubles et de tours de la banlieue parisienne, du « Palace », squat de Luzolo, un artiste qui n’aime pas l’art à un cagibi dans un hôtel négocié avec un veilleur de nuit, à une utopie anarchiste « L’Indépendance » née du béton et du vide de services publics. De la dèche aux manifestations, luttes sociales réprimées (rassemblements interdits, droit de grève amputé, forces de police en augmentation, caméras de surveillance).
C’est toute une traversée d’un monde hostile, tranché et tranchant où des guetteurs d’aube, personnages en rupture de ban, indomptables, des idées de rêves dans la tête, n’abdiquent pas.
L’image du prisme introduit un chatoiement de points de vue et de registres : conte, réel poignant, féerie, fantastique, fable contemporaine, charge critique. L’auteure étreint une réalité reconstituée, crée un univers imaginaire d’une richesse extrême dans lequel le lecteur est invité à pénétrer.

Une langue d’échappées belles

Tout l’art de Nadia Yala Kisukidi infuse dans un espace de liberté. L’attrait qui en émane perpétue la surprise d’une entrée en texte et d’un jeu de la langue inaccoutumés. Des phrases souples, étoffées et épanouies cohabitent avec des segments courts, hachés ; des lignes mélodiques aux registres variés alternent avec des séquences à la respiration ample qui frémissent de poésie. Nadia Yala Kisukidi a modelé un objet brûlant de mille feux qui réchauffe la part gelée qui est en nous, un objet chargé d’énergie et de volonté de justice se déployant avec une merveilleuse hardiesse sur un terrain où le roman ne se hasarde guère. Saluons cette générosité et cette magnificence, un levain qui soulève tout le récit et fait surgir le souffle de la vie. Une naine, jeune femme forte veut préserver en toutes circonstances son humanité dans un monde saturé de noirceur, d’inquiétude et traversé de rêves et de sursauts.