Otto Wegener, Marcel Proust, probablement 27 juillet 1896. Collection privée © Otto Wegener / TopFoto / Roger-Viollet

Marcel Proust, l’inépuisable

par ALPHONSE CUGIER
Publié le 8 juillet 2022 à 12:49 Mise à jour le 11 juillet 2022

À l’occasion du centenaire de sa mort, l’univers de Proust est décortiqué dans des ouvrages éclairants : catalogue d’exposition, dictionnaire, essai et édition totalement refondue de ses écrits.

Le flot d’études consacrées à l’auteur de À la recherche du temps perdu ne tarit pas, il est le romancier du XXe siècle le plus relu. Toute nouvelle approche, toute lecture de documents inédits ou peu exploités ouvrent des perspectives qui l’enrichissent. Parmi ces initiatives particulièrement heureuses, on remarquera les trois ouvrages édités sous la direction d’Antoine Compagnon (l’enquête Proust du côté juif ; le livre collectif Marcel Proust. Du côté de la mère, exposition au Musée d’art et d’histoire du judaïsme avec Isabelle Cahn et le volume Essais à la Pléiade avec la collaboration de Christophe Pradeau et Matthieu Vernet) ainsi que les portraits de personnages de la Recherche réalisés par Mathilde Brézet pour son dictionnaire Le Grand Monde de Proust.

Au prisme de la judéité

Du côté de la mère et Proust du côté juif, son prolongement, sont déterminants à plusieurs titres. Enfance choyée et anxieuse : le baiser maternel « espéré, attendu, désiré pour se sentir aimé ». Celle qu’il appelait Maman, « Nous deux, on est toujours reliés par un télégraphe sans fil ». C’est à son décès en 1905 que Proust s’est résolu à s’investir sans réserve « à quelque chose qui aurait plu à Maman », la Recherche. Proust (1871-1922) partage avec sa mère, Jeanne Weil, juive non pratiquante, descendante d’une famille totalement intégrée dans la société française, une attention particulière au personnage biblique d’Esther qui avait caché son origine judéenne à son époux le roi de Perse. Cet intérêt est à mettre en relation à la « part juive » que Proust n’évoquait guère dans une France antisémite et qui se révéla lors de l’affaire Dreyfus.

Anaïs Beauvais, Portrait de Madame Adrien Proust, Jeanne Weil âgée de 30 ans, 1880, Huile sur toile, 78 x 65,5 cm.

© Illiers-Combray, Maison de tante Léonie – musée Marcel Proust

Antoine Compagnon conteste les qualifications d’antisémitisme de la représentation des Juifs dans La Recherche : Albert Bloch, ce « copain d’adolescence, campé en grand frère », Rachel, la prostituée « derrière laquelle Proust entrevoit le charme de la femme » et Swann « frère aîné et père spirituel » qui a évacué toute idée de judéité avant de l’admettre avec sérénité (citations empruntées au Dictionnaire de Mathilde Brézet). L’auteur a examiné la réception de l’œuvre de Proust dans les revues sionistes, aucune d’elle ne fait mention de la moindre accusation d’antisémitisme. Pourtant Proust a porté un regard d’une lucidité sans faille sur son horizon quotidien, cercles mondains et salons parisiens. Plus de 200 documents présents dans l’exposition concernent les liens familiaux de Proust et les mondes qu’il a fréquentés et jugés : peintures (Monet, Gervex, Vuillard, Dufy, Tissot, Van Dongen…), dessins, gravures, photographies, couvertures de revues.

Édition totalement refondue et enrichie des Essais

Ce volume, qui contient les œuvres de jeunesse, articles parus dans les journaux et revues, entretiens, préfaces, Pastiches et mélanges ainsi qu’un inédit Dossier contre Sainte-Beuve, s’avère le laboratoire de La Recherche, étapes de son développement tout en lui faisant écho. Les Pastiches sont des exercices de style inspirés d’une histoire de faussaire, l’affaire Lemoine qui fit croire qu’il pouvait fabriquer un diamant. Proust la raconte en prenant pour modèles Saint-Simon, Balzac, Michelet, Flaubert, Renan, les Goncourt, brillantes et ingénieuses variations qui révèlent une maîtrise totale des techniques d’écriture, rythme et musicalité des auteurs pastichés. Le Dossier Sainte-Beuve correspond à ce que Proust considérait comme un des jalons de la naissance de La Recherche. Il y précisait que le « livre est un autre moi », défendant ainsi la spécificité de l’œuvre par rapport à la vie de l’auteur dans son existence quotidienne. Antoine Compagnon a le mérite de montrer que le désir d’écrire chez Proust implique l’articulation entre narration et réflexion, sorte d’art poétique insérant l’essai dans le roman.

Le monde de Proust, une multitude de personnages

Le Dictionnaire des personnages de la Recherche est conçu comme un parcours initiatique dans l’univers proustien, une centaine sur plus de 2 000. Chacun d’eux bénéficie d’une approche exemplaire, fervente « synthèse » qui s’appuie sur les premières versions du texte, la correspondance de l’auteur et les déclarations de ses contemporains. Mathilde Brézet ne se contente pas de dresser le portrait de tel ou tel personnage à partir de ce qu’il dit et fait, elle inclut le regard porté sur lui, regard qui varie en fonction de la situation, ce qui nous permet de nous familiariser avec chacun d’eux et éprouver la mesure du temps qui passe. Personnages à facettes, en métamorphoses, montage subtil, marqueterie de précision qui relève du détail, si proustien aussi. Lecture féconde pour spécialistes aguerris et pour ceux qui découvrent Proust. D’une liberté de ton et d’une érudition indéfectible, ce Dictionnaire invite à la plus pénétrante des déambulations buissonnières dans l’univers proustien.

René François Xavier Prinet, La Plage de Cabourg, 1910, Huile sur toile, 94,0 x 150,5 cm. Paris, musée d’Orsay

© RMN – Grand-Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
  • Marcel Proust. Du côté de la mère, exposition au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris, jusqu’au 28 août. Catalogue MAHJ/RMN, 256 pages, 39 €.
  • Proust du côté juif d’Antoine Compagnon, Gallimard, Bibliothèque illustrée des histoires, 424 pages, 32 €.
  • Essais de Marcel Proust, sous la direction d’A. Compagnon, Gallimard, La Pléiade, 2064 pages, 69 €.
  • Le Grand monde de Proust. Dictionnaire des personnages d’À la recherche du temps perdu, Mathilde Brézet, Grasset, 608 pages, 26 €.