© Aimée Thirion
Les chroniques de JPM à La Chope

Rencontre avec Aimée Thirion, photojournaliste

Publié le 28 mai 2021 à 16:02

La Chope est ouverte ! Les copains sont la, la tronche réjouie et le verre à la main. La parenthèses merdeuse est finie ! En terrasse, malgré la pluie qui menace, Aimée commande un jus de raisin et me tend une photo en me disant : «  Elle s’est construite devant moi. Un moment magique. Elle pourrait illustrer l’article ? » C’est vrai qu’elle est forte cette image. Elle est pourtant le fruit d’un long cheminement qu’Aimée me raconte entre le brouhaha et les rires joyeux des clients qui se retrouvent.
C’est d’abord des souvenirs d’enfance qui lui reviennent. Elle tenant la main de sa mère devant un rideau qui s’ouvre, La Ronde de nuit de Rembrandt apparaissant devant ses yeux. C’est le festival d’Avignon avec ses parents, les musées, la musique classique, la Symphonie n°7 de Beethoven. Elle, encore enfant, dans les arènes d’Orange, fascinée par la diffusion de la musique dans cet espace. « Petite, je voulais être clown-violoniste. Mes parents étaient très ouverts. J’ai donc appris le solfège, le violon. Aussi un stage de cirque avec Arlette Gruss. » Mon chien cherche les caresses de table en table. Dans cette ambiance festive, Aimée revient sur la musique. « C’est un art non palpable, mystérieux », qui lui semble tellement proche de son travail. « La photo est comme une partition, faite de bruit et de silence.  » Aimée se veut précise pour parler de son travail, revenant sur un mot qu’elle trouve approximatif. Son cheminement est aussi passé par l’Espagne, quand, jeune fille au pair, elle était hébergée chez une peintre passionnée de surréalisme. Elle redécouvrait alors l’art rejeté à l’adolescence. Elle avait pourtant toujours dessiné et photographié. À son retour en France, candidatant à un poste après une formation de maquettiste/infographiste, elle montrait ses photos : une série sur les vieux murs décatis roubaisiens. S’en suivait un stage à la Mairie de Lille comme photographe et elle découvrait enfin ce qu’elle voulait faire : « Rencontrer des gens, raconter des histoires par la photo. »
En 2000, elle devenait photographe indépendante. «  J’ai des commandes pour des journaux (Le Monde, Libération, Les Jours, etc.) mais je travaille aussi sur des sujets à long terme dans lesquels je vais vivre plu- sieurs années, comme, entre autres, mon travail sur les Palestiniens à Beyrouth. » Malgré les verres qui s’entrechoquent, j’écoute Aimée me parler passionnément de sa démarche, de cette empathie avec laquelle elle aborde sans jugement quelqu’un pour un portrait. « Je me concentre sur l’observation de la personne, ses gestes, le lieu, la lumière. Je lui dis toujours : “ON va faire la photo”. » Elle me parle de ses reportages en binôme avec un journaliste. « Nous sommes complémentaires. Il ne décrit pas mon image, je n’illustre pas son texte. Comme journaliste, je ne crois pas à l’objectivité mais à l’honnêteté. L’important c’est de se détacher de soi-même, de sa propre interprétation. Plus tu passes de temps sur un sujet, plus tu t’oublies. On a tous des clichés dont il faut s’éloigner. Il est important de se détacher de sa propre culture. C’est cela qui me passionne. Il faut aussi avoir quelque chose à dire. Pour moi, une bonne photo doit amener au débat.  »
Le ciel s’assombrit. Le auvent de La Chope n’abritera pas tout le monde quand il pleuvra. Aimée préfère partir. En me laissant la photo, elle me dit : « Il y a tant à faire. » Je pense qu’elle a également beaucoup à dire. Fuck la pluie, les terrasses trop petites et les 3 500 signes !