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Entretien exclusif – Murielle Guilbert codéléguée générale de Solidaires

« L’intersyndicale a séduit la population et nous plaît aussi. »

par Alan Bernigaud
Publié le 19 mai 2023 à 12:42

À quelques pas de la journée d’action du 6 juin, Murielle Guilbert, codéléguée générale de l’Union syndicale Solidaires, est témoin et actrice du nouvel élan que connaissent les organisations de défense des salariés, portées par la forte dynamique contre la réforme des retraites.

Avez-vous observé une hausse des adhésions dans votre syndicat depuis le début de la mobilisation contre la réforme des retraites ?

Murielle Guilbert. Comme les autres syndicats, on a observé une hausse des adhésions. L’Union syndicale Solidaires n’étant pas une confédération, nous n’avons pas de centralisation des fichiers des adhérents qui recense l’ensemble des syndicats qui composent notre organisation. Cela rend l’évaluation chiffrée plus complexe. On estime à plus de 3 000 les adhésions supplémentaires par rapport à la même date l’année dernière. Il y a toutefois des nuances. Cette hausse s’observe particulièrement dans le secteur privé, comme à Solidaires-Informatique qui est un petit syndicat, mais qui a enregistré une augmentation de 40 % d’adhésions. C’est plus que significatif. De l’autre côté, certains syndicats forts, comme Solidaires-Finances Publiques n’ont pas observé de vague de ralliements puisqu’étant déjà majoritaire dans le secteur. Donc oui, il y a une augmentation des adhésions, mais celle-ci est variable selon l’implantation des syndicats. Et puis on a aussi celles et ceux qui ne savent pas vers qui se tourner et qui contactent le national. Il y a une démarche a minima de renseignements, c’est là le résultat d’un effet de visibilité apporté par le combat contre la réforme des retraites. L’idée fondamentale du besoin de rejoindre des collectifs de défense pour mener des luttes est présente.

L’intersyndicale est-elle le meilleur moyen pour attirer de nouveaux militants ?

Tout le monde a reconnu que cette unité syndicale large a prouvé la capacité des organisations à aller outre leurs différences et à les accepter pour trouver un dénominateur commun à la lutte. Cela a donné une image de responsabilité et de force qui montre que l’on est capable de peser face au gouvernement et défendre les plus précaires face aux réformes néolibérales qui s’enchaînent. L’intersyndicale a séduit la population et nous plaît aussi ; on veut voir comment à l’avenir on pourra porter des revendications communes pour être plus fort. Si on nous avait dit, il y a un an, qu’on serait dans une intersyndicale aussi forte avec la CFDT, on aurait été peu à le croire. Mais nous avons avancé pas-à-pas, un rapport de confiance a été établi et nos modalités d’appel singulières offrent une complémentarité. Quand on a un objectif clair comme le retrait de la réforme, on peut facilement préserver l’unité. Là, une autre phase de l’intersyndicale va s’ouvrir : celle de l’élargissement des revendications et des thématiques.

Peut-on parler de culture française de la défense des droits des salariés ?

Je ne sais pas si l’on peut dire qu’il y a une culture syndicale mais, ce qui est sûr, c’est qu’il y a des spécificités françaises. Déjà, ce que l’on peut dire par rapport aux chiffres, c’est que dans notre pays, nous sommes dans une approche d’adhésion volontaire aux syndicats. C’est une spécificité importante à préserver. Parce que parfois, il est pointé que d’autres pays européens ont des taux d’adhésion bien plus importants. C’est vrai, mais ces chiffres sont biaisés puisque dans ces pays, il est quasiment obligatoire de se syndiquer pour obtenir en contrepartie des aides sociales. Nous sommes loin de cette approche là.

Y a-t-il d’autre spécificités chez nous ?

Il y a les sujets de fond. En Allemagne, il y a une modalité de négociation beaucoup plus poussée qu’en France. Mais, en contrepartie, il est interdit aux syndicats de se porter sur les sujets dits politiques. Tout passe par des négociations obligatoires avec le patronat et le gouvernement. C’est une autre approche de la défense des droits des salariés. En France, les travailleurs viennent trouver les syndicats à deux types de moments. Lors de luttes intenses, comme on a pu l’observer avec la mobilisation des derniers mois, et quand ils subissent une discrimination, un licenciement ou une injustice dans le cadre de leur travail. Cela étant dit, il n’est pas facile de faire voir les syndicats comme une solution de lutte même si la situation actuelle et l’approche syndicale à la Française avec une volonté de transformation sociale est une bonne manière de rappeler le rôle des syndicats et la nécessité de se mobiliser lors d’appels à la grève. C’est pourquoi il est très réducteur dans le fait de regarder uniquement le nombre de syndiqués. Ce serait considérer que l’appel des organisations syndicales n’a pas d’impact au-delà de leurs adhérents. Il faut voir le tableau dans son entièreté.

Le syndicalisme à la française est-il inspirant ?

Le rouleau compresseur néolibéral qui lamine de par le monde fait que sur un combat comme celui contre la réforme des retraites et plus largement la politique du gouvernement, l’action syndicale est scrutée. Le 1er mai a été l’objet d’une véritable solidarité internationale. On a fait venir des syndicats de nombreux pays qui ont affirmé voir la mobilisation française comme un espoir, un exemple à porter et mettre en place chez eux.

La mobilisation des derniers mois a-t-elle permis de dépoussiérer l’image des syndicats, notamment chez les jeunes ?

Je ne dirai pas qu’il y a eu un mouvement de fonds de la jeunesse. Elle subit des choses très violentes depuis des années. Le Covid a aussi été un choc et une cause d’isolement moral important. Et puis l’État attend d’eux une certaine docilité, on le voit avec le Service national universel (SNU) ou avec les répressions policières allant jusque dans les lycées. Certaines images terribles ont marqué les esprits. La capacité à se mobiliser dans les syndicats est soumise à cela aussi. Toutefois, on le note, il y a un véritable investissement de la jeunesse sur les questions de féminisme et environnementales. Je pense que Solidaires, de part certaines pratiques et approches, a une ouverture que d’autres syndicats n’ont pas forcément. C’est pourquoi je ne dirai pas que nous sommes, à Solidaires, concernés par un dépoussiérage. Par exemple, ça a été naturel pour nous d’accueillir dans son cortège le Pink Bloc sur les causes LGBT ou l’Alliance écologiste et sociale composée de différentes associations. Cela a donné des cortèges extrêmement dynamiques portant une image à l’opposé du vieux cliché des syndicats. De toute façon, toutes les organisations syndicales évoluent, à différentes vitesses, mais ce qui est sûr, c’est que la France va sortir de ce mouvement social avec une autre idée des syndicats. C’est aussi lié à la capacité à faire des liens avec les mouvements écologistes et féministes.

par Alan Bernigaud

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