Bernie et nous

par JEROME LEROY
Publié le 13 mars 2020 à 11:43

En tête de la course à l’investiture, le sénateur du
Vermont est bien placé
dans les 14 États qui
votent ce mardi. Son programme s’annonce toutefois clivant. »
J’ai relevé ce
titre dans
Libé,
à la veille du
Super
Tuesday
du 3 mars, à propos de Bernie
Sanders. C’est tout de même étonnant, le
choix des mots. À moins, ce qui serait
plus inquiétant, que ce ne soit pas nous,
citoyens ou journalistes, qui choisissions
nos mots mais que tout un système les
choisisse pour nous sans qu’on s’en
rende compte et qu’on finisse par les
employer malgré nous.

Par exemple, quand un homme de
gauche comme Bernie Sanders a un programme de gauche, on dit qu’il est
« clivant »
, c’est-à-dire qu’il va renforcer les
oppositions frontales ou comme on disait
quand j’étais petit, qu’« il cherche la
cogne »
. Heureusement, serais-je tenté de
dire, malgré la connotation péjorative du
terme, qu’un programme de gauche est
« clivant ».

Finalement, cela signifie qu’il
porte les intérêts d’une classe sociale qui
est sous la domination d’une autre, et
donc qu’il va bien falloir établir un rapport de force pour changer les choses.
Pour Bernie Sanders, il s’agit d’instaurer
une ébauche d’État-providence, la gratuité des études supérieures, une politique fiscale redistributive et une régulation des flux financiers pour financer un
Green New Deal.

Pas franchement la
prise du Palais d’Hiver mais une politique à la façon de la Suède des années
soixante ou de la France, jusqu’en 1983.
À l’inverse, quand un gouvernement de
droite a un programme ouvertement
ultralibéral, les médias ne disent jamais
qu’il est
« clivant » même s’il a recours à
la police, à la justice et à des coups de
force parlementaires comme le 49-3 pour
faire passer des lois qui vont bouleverser
des vies contre la volonté de sa population. Non, dans ce cas-là, on dit qu’il est
audacieux, moderne, courageux, qu’il
tient ses promesses, etc.

Et quand par
hasard la droite classique ou le macronisme (bientôt ce seront des synonymes)
tiennent le discours de l’extrême droite,
agissent comme l’extrême droite, sur les
question religieuses, ethniques et migratoires, on dira alors qu’ils sont
« décomplexés ».C’est à ce genre de petites choses, de
petits détails linguistiques qu’on installe
à la longue un sentiment de vague culpabilité chez l’électeur de gauche qui se dit
« Zut, et si c’était vrai que je suis clivant,
que j’oppose les uns aux autres, que je
suis trop intransigeant ? »

À l’inverse,
l’électeur de droite se retrouve flatté, persuadé d’être dans le sens de l’histoire. Le
stade ultime de ce processus, c’est
Macron, et son soft-fascisme, qui s’autoproclame
« progressiste »
dans un
renversement sémantique proprement
orwellien.
Paradoxalement, quand la droite, macroniste ou non, voit que le programme
« clivant »
de Bernie Sanders ne fait plus
peur, qu’il séduit, intéresse même au-
delà des USA, ce sont des libéraux, des
populistes de droite ou de gauche et
même des sociaux-démocrates qui nous
expliquent que Bernie Sanders serait en
fait de centre-gauche, qu’on a bien tort de
s’exalter comme ça. On ne voit donc pas
pourquoi ces gens oscillent entre l’agacement et la franche hostilité. Ils devraient
être rassurés. Pas de grand soir aux USA,
Alléluia !

À moins que le macronisme, fondé sur
un jeunisme arrogant, se retrouve un peu
déstabilisé par un homme de 78 ans qui
incarne l’espoir de la plus grande partie
de la jeunesse américaine et, fait nouveau, de l’électorat latino et des classes
moyennes. À moins que le macronisme,
qui a dépassé la gauche et la droite pour
devenir une extrême droite qui ne sent
pas sous les bras, panique un peu à l’idée
que les années 2020 voient renaître une
vraie gauche aux... USA, leur modèle
depuis toujours. Ils ne peuvent même
pas se rassurer en se disant qu’il ne fera
qu’un mandat, le vieux.
Son plus fidèle soutien, la charismatique
Alexandria Ocasio-Cortez aura
« trente-cinq ans révolus »
en 2024, l’âge légal
pour se présenter.