Pourquoi ?

Publié le 9 avril 2021 à 12:15

« Les autorités françaises ont manqué “de compréhension” face à des événements qui appelaient à agir sans délai. » Ainsi lemonde.fr introduit-il, ce 7 avril, une tribune sur le Rwanda signée par l’ex-Premier ministre Alain Juppé. « Nous n’avons pas compris, écrit-il, qu’un génocide ne pouvait supporter des demi-mesures. » Vraiment ? Pour Hubert Védrine, ex-ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand, il n’était alors pas question de mettre en cause la politique française et sa lecture de ce qu’il se préparait sur place. On sait aujourd’hui, grâce au rapport de la commission Duclert, que la DGSE (les services secrets français) avait écrit des rapports éloquents sur les intentions du pouvoir de Habyarimana et sur l’horreur qui allait éclater.
La personnalité de François Mitterrand était-elle ainsi que ses ministres, à quelques exceptions près, n’ont pas osé lui dire qu’il se trompait, qu’il était aveugle, ou tout simplement un cynique salaud ? Lorsque la boucherie a commencé, lorsque le génocide a été mis en œuvre, le pouvoir français savait. Et la mémoire de Mitterrand demeure protégée.
Aujourd’hui, les témoignages abondent sur la stratégie des Hutus, du rôle de la radio des Mille collines et de ses listes de victimes désignées aux bourreaux pour le lendemain, de la planification du génocide des Tutsis. Mais hier, il y a vingt ans, en avril 1994 ?
En France, des débats ont été organisés un peu partout. À Lille, dans les murs de l’École supérieure de journalisme, on a vu témoigner la journaliste du Soir de Bruxelles, Colette Braeckman, invitée par des associations africaines. Elle avait très précisément décrit les prémices du génocide, avec la présence sur place de militaires et cadres français. Bien sûr, ils étaient là pour apporter une aide logistique à la population. Tout le monde savait alors. La journaliste belge l’a dit, écrit et répété. Les militants communistes, les associations, et d’une manière générale toutes ces structures militantes que l’on qualifie aujourd’hui de « décolonialistes », un terme que l’on fait désormais résonner comme une insulte à la République, tous dénonçaient les causes de la réalité rwandaise. Même l’association Reporters sans frontières l’avait tenté, à travers un livre écrit à plusieurs mains. Mais RSF, alors sous la domination de Robert Ménard, avait rapidement limité son propos et s’était finalement contentée d’apporter sa signature à un ouvrage qu’elle n’avait pas cautionné.
Le génocide rwandais portait l’affligeante signature de la Françafrique. L’auteur de ces lignes n’oubliera jamais cette question que lui avait alors posée une jeune femme tutsi rescapée des massacres et qui avait perdu toute sa famille : « Pourquoi ? »
Qu’aurait-il alors fallu lui répondre ? Que la France où elle venait de trouver refuge était responsable mais pas complice ? Ou alors qu’elle était coutumière de cette politique ? Qu’elle traînait un lourd passé, à commencer par celui de l’atroce guerre coloniale qu’elle avait menée au Cameroun au long des années 50 et 60, une guerre taboue dont le pouvoir pompidolien, en 1972, interdisait de parler pour ne retenir que des mots comme « troubles », « émeutes » ou « guerre civile ». Il fallait bien préserver les dictateurs successifs, jusqu’à Paul Biya, et les régimes fidèles à la Françafrique.
Pourquoi ?