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Une journaliste est morte

par Philippe Allienne
Publié le 13 mai 2022 à 10:54

La mort de Shireen Abu Akleh est pour le moins troublante. La journaliste a été tuée d’une balle dans la tête ce mercredi 11 mai alors qu’elle couvrait pour Al Jazeera les affrontements dans le secteur de Jénine, en Cisjordanie. Plus troublant encore serait le refus de lancer l’enquête internationale indépendante demandée par l’association Reporters sans frontières. Cette dernière, par la voix de son secrétaire général Christophe Deloire, dit ne pas se satisfaire « de la proposition du ministre israélien des affaires étrangères Yaïr Lapid que son pays participe à une enquête conjointe sur les circonstances de la mort de la journaliste ». On peut comprendre la méfiance, voire la défiance de l’organisation vis-à-vis du pouvoir israélien.Shireen Abu Akleh n’était pas une débutante et moins encore une tête brûlée. A cinquante ans, elle connaissait parfaitement son métier. Le reportage de guerre ou plus généralement en zone « difficile » nécessite une connaissance des réalités (les enjeux et les parties en présence) et des risques sur le terrain. Comme l’exprime si bien le journaliste de M6, Emmanuel Michel, dont nous avons reproduit les propos dans notre édition du 29 avril, on ne part sur un terrain de guerre qu’avec l’intention d’en revenir pour rendre compte de ce que l’on a vu. Comment donc une professionnelle aussi chevronnée que notre consœur d’Al Jazeera aurait-elle pris des risques inutiles devant des soldats en opération ? Elle était par ailleurs clairement identifiée : sur son gilet pare-balles était inscrit le mot « Press ». Ces quatre lettres auraient-elles motivé le tireur qui a visé la tête ? Auquel cas, il y aurait bien infraction grave aux Conventions de Genève et à la résolution 2222 du Conseil de sécurité des Nations unies sur la protection des journalistes.Enfin, Shiree Abu Akleh n’était pas seule. Près d’elle, le journaliste et producteur palestinien, Ali al-Samoudi, a vécu la scène dans toute son horreur. « Nous étions en train de filmer, ils ne nous ont pas demandé de cesser de filmer ou de nous retirer, ils ont tiré une balle qui m’a atteint et une autre qui a abattu de sang-froid Shireen. » Lui a été atteint d’une balle dans le dos, effectivement. Il aura l’occasion de témoigner encore. Quand il parle de ceux qui ont tiré, il désigne les soldats israéliens. Mais aussitôt, le public entend deux récits. Celui des Palestiniens dénonçant un acte délibéré. Et puis celui des Israéliens selon lesquels ce sont les Palestiniens qui auraient tiré. Un photographe de l’AFP, présent sur place, affirme qu’il n’y avait pas de soldat palestinien sur les lieux du drame et au moment de la mort de la journaliste. On peut s’attendre dans les prochains jours à une bataille dure opposant les uns et les autres. Déjà, le porte-parole de l’armée israélienne a juré que les soldats de son camp ne cibleraient jamais volontairement des non-combattants. Voilà qui nous rappelle cruellement la mort du jeune garçon palestinien le 30 septembre 2000 à Netzarim, lors d’un échange de tirs entre Palestiniens et Israéliens. Les faits avaient alors été rapportés par le correspondant de France2 à Jérusalem Charles Enderlin. Lui aussi était connu pour son professionnalisme et sa rigueur. Il a été accusé de s’être fait manipuler et de mentir. En France, Robert Ménard l’avait particulièrement chargé. La mort de l’enfant, Mohammed al-Durah, a même été mise en doute. Dix ans plus tard, Charles Enderlin avait publié un livre : Un enfant est mort. La vérité est toujours la première victime des sales guerres. On ne sait toujours pas qui a tiré ce jour de septembre 2000. Il est d’autant nécessaire, au lendemain de la mort de Shireen Abu Akleh, de diligenter cette enquête internationale et indépendante.

À l’appel de l’Association France Palestine solidarité (AFPS) un rassemblement a eu lieu ce jeudi 12 mai à Lille, place de la République, pour réclamer la vérité sur la mort de Shireen Abu Akleh. « Assassinée parce qu’elle disait la vérité », pouvait-on lire sur une pancarte.

© Marc Dubois