© Mathieu Jiro et Thi Kim Thu

Après la mort de Bouteflika…

> Par Kamel BENCHEIKH, écrivain

Publié le 24 septembre 2021 à 14:44 Mise à jour le 25 septembre 2021

Pour donner l’impression d’être grand, vous n’avez pas hésité à rabaisser, autant que vous avez pu, l’Algérie. Aussi, vous vous êtes acharné à détruire le pays vingt années durant comme un enfant briserait un jouet dont il n’est pas content.
 Médiocre, disiez-vous… Jacques Vergès, que vous avez bien connu comme avocat du FLN, se qualifiait lui-même de salopard lumineux. Vous, Monsieur l’ex, vous n’êtes qu’un sombre sagouin qui s’est trompé de siècle, de peuple, de pays, d’avenir et de Dieu, avant de rater lamentablement votre dernière sortie.
J’aurais bien voulu vous dire adieu, mais là, en passant en revue ce désastre, le vôtre, je ne peux vous dire qu’une seule chose : au diable ! Mohamed Kacimi, Lettre à Bouteflika

Abdelaziz Bouteflika a trusté le pouvoir de 1999 à 2019, un record de longévité en Algérie. Mais sa capitulation avait été spectaculaire en avril 2019 puisqu’il avait été contraint de quitter le pouvoir sous la pression des manifestants du Hirak et celle de l’armée alors qu’il avait affiché son souhait de briguer un cinquième mandat. C’était sa deuxième mort. Sa première mort, il l’a subie en 2013 à la suite d’un AVC. Terré dans une résidence médicalisée depuis sa chute, il vient de tirer définitivement sa révérence avec sa troisième et ultime mort. Et maintenant ? Bouteflika ou Tebboune, le système n’a fait que changer le nom du détenteur du pouvoir. En Algérie comme ailleurs, un régime politique est toujours plus qu’un système de gouvernement et l’ordre qu’il instaure ne consiste pas seulement en une bonne ou une mauvaise ordonnance des choses. En politique, il est toujours question de la primauté du citoyen. Il y va de son intérêt, de son destin et du sens de son existence. Non seulement, le mode de gouvernement et les décisions politiques dessinent la philosophie historique d’un peuple, mais d’une certaine manière, ils façonnent la conscience de chacun. J’ai le souci de marquer une distinction irréductible entre la conscience privée, avec son intériorité inviolable, et la conscience publique qui est une dimension essentielle du sens moral de l’humanité. Il est facile de constater que les citoyens, même dans leur vie privée, sont à l’image de leur gouvernement. C’est ainsi que l’on peut dire d’un individu, dans son comportement quotidien, en famille, au travail, en amour, qu’il est « progressiste » ou qu’il est « rétrograde ». Le projet fondamental d’un État démocratique consiste dans la volonté patiente d’engendrer le citoyen à la vie publique, dans un effort d’éducation, pour rendre chaque administré lucidement responsable du destin de la nation. Le désintérêt des citoyens pour leur vie politique, l’interdiction des forums et des manifestations, la confiance aveugle dans la toute-puissance d’un homme, ou d’un groupe, sont autant de maladies mortelles pour la démocratie algérienne. On peut juger de la vitalité d’une démocratie au degré de développement et à la qualité de la conscience politique des citoyens qui la composent. Savoir, lucidité, intérêt éclairé et participation effective sont les composantes de cette conscience, que l’on doit entretenir par les éclaircissements du gouvernement sur ses projets, par les propositions des partis, par les explications des faits vécus par tout un peuple dans les organes d’information, toutes choses étrangères à l’Algérie, mon pays natal.

Manifestation en soutien du peuple algérien à Lille en février 2020, près d’un an après le départ de Bouteflika et deux mois après l’installation de Tebboune.
© Ph A

Au fardeau du pouvoir clanique et théocratique qui pèse sur cet immense pays, s’ajoute le poids faramineux d’une religion qui empêche, par la grâce des cinq prêches quotidiens, le pays de se développer. Il est curieux de noter que certains esprits contemporains, déçus sans doute par les idéologies du siècle dernier, ont tendance à concevoir le présent et le futur du monde sur la base d’un dogme datant de près de quinze siècles. Les grandes décisions politiques supposent toujours un choix qui est proprement logique pour lesquelles les techniques rationnelles sont largement suffisantes. Mais alors que la démocratie s’adresse à la conscience individuelle déliée de toute croyance à étaler en public, la démocratie n’est-elle pas un luxe que seuls les pays « développés » peuvent s’offrir ? Avant la conscience, ne faudrait-il pas assurer à tout un chacun le pain quotidien ? En Algérie, depuis toujours, de Boumédiène à Bouteflika et aujourd’hui chez Tebboune, la politique a été menée avec les astuces des démagogues, dont le projet politique est de ne pas en avoir, de ne jamais choisir un chemin mais de prendre le premier sentier, de promouvoir les fous de dieu parce qu’il y a un intérêt à leur tendre la main, et de laisser flotter les slogans au gré de l’opinion, des forces en présence et de l’événement. La démagogie conduit à l’immobilisme du pouvoir et au dégoût des citoyens pour la démocratie. Pris à son propre piège, prisonnier de ses propres mensonges, le pouvoir algérien a perdu toute autorité, aussi bien morale que politique, en cédant sans cesse la place à la violence, il a accepté que s’installe la tyrannie. L’Algérie s’est épuisée, de l’intérieur, par la confusion et l’absence de choix des différents partis politiques qui sont nés après la fin de l’option du FLN, longtemps parti unique. Le nouveau pouvoir porte en lui, avec encore plus de virulence, les maladies mortelles de tout commencement de démocratie. Le camouflage des mafias qui composent les partis, l’absence totale de programmes, remplacés par la fidélité aveugle à un homme ou à un clan, l’odieuse propagande, la veule flatterie de la télévision et de la radio, reconduisent une grande violence et de façon plus tragique, avec la volonté de briser le Hirak, ces marches hebdomadaires pacifiques d’avant le Covid, de faire en sorte que les citoyens abandonnent toute responsabilité personnelle dans le développement du pays. Il est essentiel à la démocratie d’envisager le futur sous l’angle de la pluralité des possibles. Aussi s’oppose-t-elle aux idéologies qui se conçoivent sous la forme de la nécessité d’un quelconque déterminisme, fût-il divin ! C’est toujours l’homme qui fait l’histoire : nulle classe sociale, nulle religion, nul parti politique ne peut s’affirmer comme l’unique médiateur de la vérité. La vérité, même historique, ne réside jamais dans le seul fait de procéder à des incantations pour que tout aille mieux. Même sur la base d’un absolutisme religieux et d’une dictature militaire, s’offre encore, devant la libre responsabilité des citoyens, une pluralité de choix et de possibles. Dans l’Algérie d’aujourd’hui, avec ou sans Bouteflika, beaucoup de citoyens ne recherchent ni le goût ni le sens de la démocratie parce qu’ils sont victimes de l’idéologie historique, qui fait peser sur eux une fatalité angoissante, les prive de leur pouvoir de décision et de toute imagination créatrice. L’interdiction des marches du Hirak, l’emprisonnement à grande échelle des contestataires et plus précisément des journalistes, l’impuissance totale des autorités à venir à bout des récents incendies géants en Kabylie, l’impossibilité pour les citoyens de se faire protéger de la pandémie dans des structures adaptées ni celle de trouver de l’oxygène pour faire face à la demande, voilà où se trouve un pays débordant de richesses naturelles. Éveil de la conscience de soi historique, éducation de la responsabilité personnelle, sens des prévisions, la démocratie esquisse dans l’histoire la plus authentique des figures humaines. Elle nous rappelle que l’être humain n’est que ses possibles et que ces derniers sont infinis. Et que l’histoire n’est que le résultat des décisions des hommes et des femmes, de leur courage et de leur force d’invention. En ce moment, l’Algérie est en péril et la démocratie inexistante. Sans autre considération, notre devoir est de l’instaurer coûte que coûte. C’est pour le peuple algérien un impératif catégorique.