« L’utopie des Algériens de France »

par Philippe Allienne
Publié le 19 juillet 2019 à 17:00

Alors que va se disputer, ce vendredi 19 juillet, la finale de la Coupe d’Afrique des nations entre l’Algérie et le Sénégal, l’écrivain Kamel Bencheikh porte un regard sans complaisance sur les débordements et les casseurs de fin de match. Observateur du grand mouvement qui secoure actuellement l’Algérie, la « Révolution du sourire », il livre ses impressions et son analyse pour Liberté Hebdo.

Les médias n’en font-ils pas un peu trop à propos des débordements que l’on a constatés lors de la Can 2019 ?

Non. Il faut dénoncer les casseurs. Pour moi, ce sont des voyous qui expriment leur dépit ou leur haine du pays où ils vivent, la France. Je dénonce ici une minorité agissante et non pas l’ensemble des supporters qui se comportent bien. En Algérie, ça ne se passe pas comme ça. Les gens connaissent la valeur des choses. On peut exprimer sa joie sans exploser les vitrines. Cela vaut pour tout le monde. Chaque semaine, les Algériennes et Algériens de France se rassemblent et manifestent pour changer le pays, pour la « Révolution du sourire ». A Paris ou en région, ces rassemblements sont paisibles, pacifiques et dignes. Pourquoi ces déchaînements après les matchs ? Il n’y a pas de raison.

Pour les Franco-Algériens, la victoire des Fennecs n’est-elle pas aussi l’occasion d’exprimer leur fierté ?

Je ne pense pas qu’en Algérie vous auriez la possibilité de manifester en brandissant le drapeau bleu-blanc-rouge ! Mais le fond du problème n’est pas là. Je suis effaré face au comportement des casseurs. Le foot devient un prétexte. Je me suis installé à Paris après l’obtention de mon baccalauréat et j’ai poursuivi mes études ici. Je suis resté. La France, c’est mon pays. Cela ne m’empêche pas d’aimer l’Algérie qui est aussi mon pays et où je retourne fréquemment. Je ne comprends pas pourquoi de jeunes Franco- Algériens ont besoin d’exprimer leur violence ici alors que de nombreux jeunes Algériens aspirent à venir en France pour y trouver de meilleures conditions de vie.

Justement, vous suivez de près ce que l’on appelle en Algérie la « Révolution du sourire ». Comment les choses évoluent-elles ?

Je suis allé en Algérie il y a une semaine et j’ai pris part à la manifestation du vendredi. Là bas, on appelle cela « vendredire ». C’est extraordinaire de civisme. Les gens manifestent dans le calme. Mais il y a moins de monde. Sans doute faut-il y voir un effet de la chaleur. À Alger, il fait entre 38 et 39 degrés. Dans les villes du sud, le mercure monte à 45 degrés. Moi-même, j’ai eu du mal à marcher. Mais, au-delà de la chaleur, j’ai quand même peur que la stratégie du pouvoir consiste à laisser pourrir le mouvement.

Les Algériens ne demeurent-ils pas aussi déterminés ? Il se dit bien que plus rien ne pourra être comme avant ?

C’est vrai, mais le pouvoir aujourd’hui personnifié par le chef d’état-major Gaïd Salah s’accroche et se fait menaçant à l’égard des manifestants. Il y a maintenant des matraquages et des arrestations de personnes qui brandissent le drapeau berbère. Si l’élection présidentielle n’a pas pu se tenir le 5 juillet comme il le voulait, Gaïd Salah entend l’organiser le plus rapidement possible. En attendant, il garde le pouvoir et l’opposition ne semble pas préparée. Même si les partis d’opposition comme le FFS et le RCD veulent travailler ensemble.

Quel regard portez-vous sur l’état d’esprit des manifestants ?

Je ne reviens pas sur le civisme et la non-violence dont ils font preuve. Mais il ne faut pas être naïf au point de considérer que l’on a affaire à une foule homogène. Quand je parle de laïcité et d’égalité entre les hommes et les femmes, on me regarde parfois bizarrement. Tout le monde ne réclame pas la laïcité. Le seul point commun est le rejet de la nomenclatura. C’est bien, mais je pense que ce n’est pas suffisant.

Que voulez-vous dire ?

Je crois qu’il est indispensable que le mouvement se renouvelle, c’est-à-dire qu’il renouvelle ses revendications. Certes, les islamistes qui tentent de se joindre aux manifestations sont aussitôt éjectés. Il n’en demeure pas moins que de nombreux conservateurs ne souhaitent pas un changement qui conduirait à la laïcité et à l’égalité hommes-femmes. J’ai clairement entendu des jeunes insulter des manifestantes parce qu’elles sont des femmes.

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