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Les villes au cœur des solutions

Le bio au pied des immeubles des quartiers populaires

par Alain Bradfer
Publié le 14 avril 2023 à 16:17

Comme nous l’écrivons par ailleurs, deux France cohabitent désormais. Celle des bourses pleines, qui a réduit sa consommation de viande par souci d’hygiène de vie. Celle des bourses plates, qui l’a réduite par nécessité, une fois les dépenses contraintes assurées. Pour elles, l’alimentation est devenue une variable d’ajustement.
En dix ans, les bénéficiaires de l’aide alimentaire ont plus que doublé, passant de 2,5 à 5,5 millions au moment de la crise sanitaire. Les associations caritatives estiment à 8 millions le nombre de précaires alimentaires dans notre pays. Et cela n’a pu qu’accroître depuis que le prix du kilo de riz de premier prix a augmenté de 87 % et celui du sucre de 47 % en moins d’un an. Certes, les banques alimentaires et les épiceries sociales pourvoient aux besoins, mais il ne s’agit là que de produits de première nécessité, issus pour l’essentiel de l’agro-industrie, passés par les rayons de la grande distribution. La qualité est reléguée au second plan. Aux plus aisés, les labels, aux plus pauvres, le tout-venant.
Boris Tavernier, un enfant du Nord-Pas-de-Calais, délégué général de Vrac (Vers un réseau d’achats en commun), a pris la mesure du déterminisme qui frappe les classes les moins favorisées lorsqu’il a entrepris sa démarche dans certains quartiers : « Mais pourquoi vas-tu proposer du bio dans les quartiers populaires. Chez eux, c’est la malbouffe, c’est des produits de base et sucrés, ultra-transformés. Cela ne les intéresse pas. » Résumé en trois mots, l’expression parfaite du mépris de classe. Un mépris que Boris Tavernier a choisi de conjurer en vendant du bio à 90 % au prix coûtant au pied des immeubles des cités. Vrac, présent dans 18 villes et 80 quartiers, a déployé cinq groupements d’achats dans la métropole lilloise. Mais force lui est d’admettre que cuisiner coûte cher - un four traditionnel coûte 30 à 40% de plus qu’un micro-ondes - et requiert davantage de temps et de talent. Un palliatif a été trouvé à Montpellier avec les cuisines de quartier où s’apprend l’art du mijotage et s’échangent les recettes.

Le rôle capital des États et des collectivités

Tim Lang, professeur à l’Université de Londres et inventeur du concept de démocratie alimentaire, en a fait un impératif politique. Importé en France, il implique autant l’État que la responsabilité des collectivités locales. Certaines d’entre elles ont pris des initiatives. En 1980, Henri Auger, maire communiste de Lons-le-Saunier, a imaginé un restaurant municipal approvisionné en production locale et autant que faire se peut en bio, servant aujourd’hui un repas complet à 9 euros. Un pré- curseur qui a ouvert, dans un autre registre, la voie à la petite commune de Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes). Le maire, de tendance écologiste, y a préempté six hectares d’un domaine en 2005 pour les trans- former en maraîchage bio, fournisseur des cantines scolaires et de quelques boutiques du village. Un sondage a fait apparaître que 87 % de la population avait modifié ses habitudes alimentaires.

Action publique et consommateur, un tandem efficace

Pour José Graziano da Silva, qui fut directeur général de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture FAO, des solutions peuvent venir des villes où la majorité de la population mondiale vit et se nourrit. « L’existence de déserts alimentaires - où on ne trouve que des fast-foods -, les difficultés pour accéder à une nourriture saine et équilibrée font des villes des lieux privilégiés pour mener à bien des politiques publiques en faveur d’une meilleure alimentation. Si c’est dans les villes que nous identifions le grand défi alimentaire, c’est dans les villes que nous pouvons changer le cours de l’histoire. Au-delà des solutions se plaçant du côté de l’offre, la transformation majeure des systèmes alimentaires peut et doit se faire du côté de la demande. Le consommateur a en réalité entre ses mains un grand pouvoir lors- qu’il réalise ses choix au quotidien. La prise de conscience par la population de son pouvoir de subversion du système alimentaire en changeant ses habitudes de consommation et la construction de politiques publiques locales
pour une alimentation saine sont les deux faces d’une même médaille » précise l’ancien directeur de la FAO.
Ce duo sera d’autant plus performant que les moyens de vivre décemment auront été donnés aux consommateurs.

La France de demain a faim !

38 % des étudiants déclarent s’être restreints sur leurs dépenses alimentaires et 18 % affirment ne pas toujours manger à leur faim. Le nombre de ceux qui ont recours aux aides alimentaires a été multiplié par trois en dix ans. On cherche les effets du fameux plan présidentiel anti-pauvreté du 13 septembre 2018 vendu avec force publicité par Emmanuel Macron « himself » [1].

Le COVID a révélé un monde étudiant précaire contraint d’avoir recours à l’aide alimentaire. La fin de la pandémie n’a pas mis un terme a ce fléau (Ici un reportage de BFM TV à Lille en 2022).

Le pacte de Milan

C’est en 2015, à l’occasion de l’Exposition universelle de Milan (Italie), que le pacte éponyme a vu le jour. Réunissant à l’origine une cinquantaine de villes signataires, elles sont aujourd’hui plus de 200 à l’avoir adopté, dont une dizaine de collectivités françaises comme Paris, Montpellier, Bordeaux, Montreuil (93)... Toutes s’engagent à mettre en place des actions locales tendant à favoriser un système alimentaire durable. Les communes de toutes tailles et basées sur les cinq continents s’appuient sur les réseaux citoyens pour mettre en place des comités de pilotage qui prendront des décisions de manière démocratique et collégiale. Tous les ans, les villes se retrouvent à l’occasion d’un sommet du pacte de Milan. Elles y échangent leurs expériences et enrichissent le cahier des charges sur les circuits courts, la lutte contre le gaspillage alimentaire ou la protection des terres agricoles, pour ne prendre que ces exemples.

Notes :

[1lui-même