Le collectif regrette un manque de transparence autour du projet
 Crédit photo : Jacques Kmieciak
Restructuration de l’abbaye Saint-Vaast, à Arras

Le projet de la discorde

par JACQUES KMIECIAK
Publié le 23 septembre 2022 à 18:08 Mise à jour le 26 septembre 2022

Le projet de privatisation partielle de l’abbaye Saint-Vaast porté par la Ville suscite l’ire d’un collectif de citoyens bien décidés à le faire capoter.

Il s’agit d’un projet d’envergure de nature « à engager les finances de la Ville sur plusieurs décennies. Aussi, nous paraît-il indispensable que soient créées les conditions d’un véritable débat public ; ce qui n’est pas le cas aujourd’hui  », estime Colette Marie, porte-parole du collectif et par ailleurs conseillère municipale Génération.s . « Du fait du manque d’entretien pendant des décennies, rénover le clos et le couvert (toitures et menuiseries) est indispensable pour sauver ce patrimoine exceptionnel. Nous ne remettons pas en cause cette rénovation dont le financement est entièrement public », concède Pierre-Louis Cusenier, architecte du patrimoine.

Amputation d’un bien public

C’est bien « la nature  » de l’ambition municipale qui inquiète ici. La Ville envisage d’offrir à un investisseur privé en l’occurrence le groupe Naos d’occuper la moitié de la surface de l’abbaye. L’avènement d’un hôtel de luxe de 98 chambres, d’un spa ou encore d’un restaurant, n’est pas du goût du collectif. Les raisons ? Il s’agirait d’une « véritable amputation de ce monument public. Et l’hôtel empêchera toute extension du musée déjà privé de son espace d’exposition temporaire », poursuit Pierre-Louis Cusenier. Cet équipement « aura un impact important sur l’ensemble du centre-ville en générant de la circulation et des besoins de stationnement, au détriment des riverains notamment », peste Colette Marie.

La verrière ? Une lubie

L’édification d’une verrière au-dessus de la cour du Puits est assimilée à « une aberration écologique, qui nécessitera d’être chauffée en hiver et climatisée en été, avec un coût très élevé pour la Ville. Ce projet est en total décalage avec l’idée de sobriété énergétique. Le bilan carbone sera désastreux. De plus, cette réalisation architecturale dénaturera le bâtiment historique  », commente, dépité, Alexandre Cousin, élu local et conseiller régional EELV.

Pétition en ligne

Pour le collectif, « contrairement à ce qu’affirme la majorité municipale, nous n’avons pas besoin du projet privé pour sauver l’abbaye  ». Et de constater que « les collections exceptionnelles du musée des Beaux-Arts sont aujourd’hui sous-exploitées. Celui-ci doit être au cœur du futur projet dans le cadre d’une vraie politique culturelle à définir avec les habitants. Certains imaginent que tout est plié. Loin s’en faut. Le projet a pris du retard. Il est encore temps de proposer des solutions alternatives », insiste Colette Marie. Un site internet a été créé pour en débattre. Une pétition est en ligne. La mobilisation ne fait que débuter.

Le PCF mobilisé

Membre de la section PCF de l’Arrageois, Françoise Dellac se dit hostile à toute privatisation d’un bien public d’autant que « la construction de cet hôtel portera préjudice aux autres professionnels du secteur qui ont déjà du mal à vivre, et qu’à Arras, il existe 852 chambres d’hôtels disponibles sans compter les 250 logements louables sur l’internet  ». L’avènement d’une verrière l’indispose tout autant dans la mesure où «  elle sera payée par les Arrageois. Quant à son coût de 3 millions d’euros (sous-évalué dans le contexte actuel d’inflation), il correspond au budget investi sur dix ans pour rénover les écoles ». Les risques de «  privatisation d’une partie du jardin de la Légion d’honneur pour les besoins d’accès à l’hôtel » l’incommode également d’autant plus qu’il constitue « le seul poumon vert du centre-ville ».

Le point de vue de la Ville
Une ouverture en 2024 ou 2025 ?

Fondée au VIIe siècle, l’abbaye Saint-Vaast a été entièrement reconstruite au XVIIIe siècle. A la Révolution, elle devient « bien national ». Les moines en sont expulsés en 1791. Propriété municipale, classée aux Monuments historiques, elle fera l’objet d’une restauration après sa destruction à 80 % par un incendie en 1915. Aujourd’hui, elle abrite le musée des Beaux-Arts et la médiathèque. La moitié des espaces (10 000 m2) sont inexploités. Pour la municipalité, la dégradation du site nécessite de conséquents travaux (façades, toitures, menuiseries, espaces inoccupés…) afin de « transmettre ce patrimoine exceptionnel aux habitants et aux générations futures ». « Un tiers du budget d’investissement de la commune sur six ans y sera consacré, soit 40 millions d’euros sur deux mandats, mais c’est loin d’être suffisant », estime Émilie Bigorne, conseillère municipale déléguée au projet Saint-Vaast. Aussi l’idée d’un «  partenariat public-privé pour étudier la faisabilité d’un projet touristique », a-t-elle germé. Sélectionné en 2019, le groupe Naos s’est proposé d’y édifier un complexe hôtelier. Cet appui est censé permettre « d’engager les travaux sur l’édifice : réfection des menuiseries ; intervention sur les façades ; la création et l’aménagement de réserves pour le musée permettant à terme la réouverture de la salle Jaulmes, chef d’œuvre de l’Art déco et actuellement fermée au public ; un traitement ambitieux des aménagements intérieurs réalisés au sein du pôle culturel (accueil, espaces mutualisés, réserves, bureaux, les Cours, remises aux normes...) et l’occupation des espaces inexploités ». L’ouverture de l’hôtel est espérée « pour 2024 ou 2025 », précise Émilie Bigorne.