Entretien avec Fabien Roussel

« Les citoyens doivent demander des comptes sur les aides publiques aux multinationales »

par Philippe Allienne
Publié le 28 août 2020 à 10:35

« Un communiste est forcément optimiste ». Pour le secrétaire du Parti communiste français, il est temps d’oeuvrer au rassemblement pour en finir avec le système capitaliste.

Comment le PCF envisage-t-il la rentrée dans ce contexte de crise sanitaire et sociale si particulier ?

Ce que nous vivons aujourd’hui est une double crise. Il y a celle liée à la pandémie, mais il y a aussi celle, économique, qui était déjà là avant le virus. Notre pays souffre de cette double crise pour laquelle le système capitaliste porte une responsabilité. Beaucoup d’entreprises aujourd’hui suppriment des emplois. La priorité pour nous est de mettre l’accent sur l’emploi et sa sauvegarde ; il n’y a pas de petits et de grands plans sociaux. Chaque emploi doit être préservé. Quand le gouvernement met 460 milliards d’euros sur la table dans le cadre du plan de soutien et 100 milliards dans le cadre du plan de relance, c’est du jamais vu. C’est de l’argent public qui doit être mis au service de la sauvegarde de tous les emplois et de la création d’emploi. Il doit aussi servir à relocaliser de l’activité, changer nos modes de production et engager la transition écologique. Nous avons aujourd’hui tous les atouts : l’argent et les raisons de développer l’emploi et d’empêcher les plans sociaux.

Il ne suffit pas de le dire. Voyez par exemple Camaïeu dont les salariés se réjouissent du choix du tribunal (ce qui n’empêche pas des centaines de licenciements), et Alinéa où cela se passe très différemment...

Les licenciements à Camaïeu, c’est suite à un plan social qui était déjà dans les tuyaux avant la crise. C’est pour cela que je dis que les plans sociaux ne sont pas tous liés au coronavirus. Le coronavirus a bon dos. Camaïeu est un groupe qui souffre des intérêts réclamés par des créanciers à des taux usuriers (plus de 10 %). Les salariés travaillent, non pour dégager de la richesse et investir, mais pour rembourser une dette. J’ai rencontré cela dans plein d’entreprises. À chaque fois qu’un fonds de pension, ou d’investissement, achète une entreprise, il emprunte sur les marchés à des taux élevés et il se rembourse en faisant travailler les salariés ou en dégraissant. C’est à ça qu’il faut s’attaquer. Quand on met près de 600 milliards d’euros d’argent public sur la table, ça doit servir à désintoxiquer notre économie de la finance, des dettes qui pèsent sur nos entreprises. C’est à l’État de prêter à des taux proches de zéro quand derrière l’entreprise s’engage à maintenir tous les emplois et à relocaliser de l’activité. C’est ce qui aurait dû être fait pour Camaïeu.

Et qui est encore moins fait ailleurs.

J’étais à Cognac, en Charente hier (26 août – ndlr), dans l’entreprise Verallia qui produit des bouteilles en verre pour le vin, les pétillants, le cidre... Le groupe détenu par le fonds de pension Apollo, celui-là même qui avait racheté Ascometal dans le Nord et l’avait revendu après un plan social. Ce fonds décide de fermer un four à Cognac, il supprime 220 emplois et distribue 100 millions d’euros de dividendes aux actionnaires. Les bouteilles vont être fabriquées en Ukraine et revenir en France. C’est une folie pour l’emploi et l’environnement. Les exemples abondent. Le sous-traitant aéronautique Simra, à Albert, dans la Somme, subit les choix d’Airbus qui décide d’ouvrir un site au Portugal pour y réaliser ce que les salariés d’Albert produisent. Ce n’est pas le coronavirus, c’est le capitalisme !

Les Régions ne peuvent-elles pas intervenir ?

Les Régions peuvent jouer un rôle face à cette crise en se donnant les moyens d’intervenir. Mais quand même, on attend de l’État qu’il légifère pour conditionner les aides publiques, qu’il donne à certaines filières, notamment aux grands groupes. Je ne parle pas des PME qui ont bénéficié de l’aide de l’État. Je regrette même que certaines n’aient rien reçu.Une région pourrait rentrer dans le capital d’une entreprise. Elle pourrait décider de se doter d’une banque publique régionale pour prêter à taux zéro. Mais face à une telle crise, ce n’est pas une Région qui va empêcher les projets des grands groupes. J’attire d’ailleurs l’attention sur le projet du gouvernement qui envisage un nouvel acte de décentralisation et qui permettra aux Régions d’adopter ses propres lois. Il y a un risque de faire de chaque Région une sorte de mini État au sein de la France. Nos Régions ne sont pas des Länder.

À l’approche des prochaines échéances électorales, commet travailler sur un vrai rassemblement ?

On se rassemble sur des idées, un programme et dans l’action. Les salariés que j’ai rencontrés ces derniers jours, dans le Nord, dans la Somme et en Charente, et, avant l’été, ceux de nos services publics, de nos hôpitaux nous demandent des réponses maintenant, pas en 2022. Le rassemblement se construit donc dans l’action et autour d’objectifs ambitieux. Comment fait-on pour conditionner les aides publiques au maintien des emplois, comment met-on de l’argent public dans nos services publics et avec quels objectifs, comment finance-t-on la transition écologique ? Rassemblons-nous autour de ça, travaillons à un grand contenu qui met l’être humain et la planète au cœur de tous ces choix. C’est l’ambition du Parti communiste français. Nous voulons construire ces rassemblements à chaque élection. Les premières élections qui arrivent et qui sont pour nous très importantes, ce sont les élections régionales et départementales. Je trouve scandaleux de considérer ces élections comme des consultations intermédiaires qui ne comptent pas, comme si seule comptait l’élection présidentielle en mettant d‘ailleurs de côté l’élection législative. Pour nous, les élections législatives, comme les élections départementales ou régionales sont déterminantes. Elles se jouent dans la proximité, comme celles des municipales. Donc, c’est l’occasion pour les électeurs de voter pour des candidats qu’ils côtoient et connaissent et sur des programmes ambitieux. C’est comme cela que nous voulons aller à ces élections : en travaillant d’abord sur le contenu et en essayant de nous adresser aux Français dans leur grande diversité.

Et s’agissant des partenaires ?

Bien sûr, il faudra construire ces rassemblements le plus possible avec les autres forces de gauche et écologistes, mais ces discussions doivent se faire sur la base de discours ambitieux.Il faut construire un programme qui rompe avec les logiques financières et capitalistes de ce système. Il faut sortir du système économique actuel car on ne répondra pas à l’urgence écologique et à l’urgence sociale en restant dans un système qui privilégie les profits, la rentabilité à court terme au détriment du climat et des emplois. Même Macron dit que le capitalisme est à bout de souffle, tout le monde dit que le capitalisme a sa part de responsabilité dans la propagation du virus à cause de la mondialisation, à cause de la bio- diversité qui est mise à mal et qui fait que des animaux quittent les forêts, se rapprochent des humains et facilitent la propagation du virus. C’est ce qui se passe avec les chauve- souris quand la forêt recule en Amazonie ou en Chine. Donc tout le monde dit que le capitalisme et la finance ont leur part de responsabilité dans la propagation du virus. Comme elle a sa part de responsabilité dans les services publics de santé abîmés, qui ne permettent pas de soigner correctement les gens quand un virus est là. Tout le monde dit que ce système a sa part de responsabilité et qu’il faut en changer. Nous communistes, nous disons : « Faisons-le, sortons de ce système. » C’est ce que nous voulons proposer à ces élections en appelant les forces de gauche, les forces écologistes, les forces syndicales, le mouvement associatif,
les citoyens à construire ensemble le nouveau modèle économique, social et écologique que nous voulons.

Oui, mais comment le parti peut-il faire face à des citoyens désabusés que le gouvernement mène en bateau ? Ce monde d’après qu’on leur fait miroiter est déjà retombé dans le monde d’avant !

En faisant de la pédagogie auprès de nos concitoyens. En expliquant que d’autres choix sont possibles. C’est pour cela que je vais dans les entreprises pour rencontrer les salariés. Je reviens sur ce que je disais à propos de la double crise. En montrant que les 560 milliards d’euros d’argent public mis sur la table par le gouvernement, c’est notre argent. Nous devons reprendre le pouvoir dessus. Chaque citoyen doit être en droit de réclamer que cet argent soit utilisé pour créer des emplois, développer le service public, défendre le climat. C’est ce que nous disons, nous Parti communiste français, à la différence d’un syndicat (chacun doit être dans rôle) : nous disons que l’enjeu c’est de reprendre le pouvoir sur la finance et sur les dépenses d’argent public. Nous ne pouvons pas continuer de distribuer de l’argent public sans demander de contrepartie aux multinationales. Nous devons reprendre le pouvoir sur nos modes de production, sur notre outil industriel, sur l’économie. Il faut expliquer aux citoyens que, sans eux, nous n’avancerons pas.Il faut qu’ils s’en mêlent.

N’est-ce pas un objectif particulièrement difficile à atteindre quand les gens se détournent plutôt de la politique ?

Aujourd’hui, notre plus grande difficulté est d’aller convaincre les gens de s’en mêler. L’abstention grandit. Les salariés, les citoyens, veulent de moins en moins faire de la politique. Ils s’en détournent, c’est vrai. C’est pour cela que nous invitons à l’action pour la gratuité des masques, nous appelons à se mobiliser dans chaque entreprise, le 17 septembre, à manifester avec la CGT, nous appelons à des actions dans chaque préfecture le 10 octobre prochain pour exiger des comptes dans chaque Département et dans chaque Région sur l’argent public utilisé.

Qui sont les communistes aujourd’hui ?

Les communistes aujourd’hui font partie de ceux qui, avec d’autres, ont participé à la solidarité pendant la pandémie. Les militants ont la solidarité et la fraternité dans leurs gènes. Ils ont organisé la distribution des repas et les courses pour les personnes âgées, ils ont lutté contre l’isolement. Ils ont participé à cet immense effort qui a été fait pendant deux mois. Je ne les vois pas coupés du monde réel. Je les vois en première ligne. Ils sont sur le terrain en distribuant les repas avec les associations et en dénonçant la pauvreté. Dans les entreprises, les militants sont souvent syndiqués. Ce sont eux qui servent de lanceurs d’alerte, qui luttent contre un plan social au prétexte de la pandémie alors que l’entreprise a les moyens de faire face à ses difficultés. Je pense que les près de 100 000 militants [1] et sympathisants communistes sont les pieds dans la glaise face à cette pandémie et à cette crise économique.

Que répondez-vous aux critiques estimant que le PCF aurait délaissé la rhétorique marxiste au profit d’une rhétorique humaniste ?

Notre proposition de sécuriser les parcours professionnels de chaque citoyen, c’est autre chose que l’assistanat à vie, le chômage ou le chômage partiel. C’est ce que nous a enseigné Marx : garantir à chacun une sécurité dans sa vie. Je les invite à découvrir nos propositions.

Un mot sur les prochaines élections régionales ?

J’espère que dans notre région des Hauts-de- France, comme dans toutes les régions de France, des salariés, des syndicalistes et des responsables politiques, des militants, des élus des forces de gauche et écologistes sauront se réunir, autrement dit le mouvement social, le mouvement politique de gauche, écologiste et progressiste. J’espère qu’ils sauront se rassembler sur des contenus transformateurs ambitieux en rupture avec le modèle actuel car on a besoin d’en sortir, d’engager la transition écologique, de répondre aux urgences sociales. J’appelle au rassemblement, partout en France. Il y a treize régions, si nous ne parvenons pas à trouver un accord ensemble sur ces treize régions, ce sera comme en 2015.

Vous êtes plutôt optimiste ?

Un communiste est optimiste par nature, sinon il n’est pas communiste. Oui j’y crois.

Notes :

[1Le PCF compte 49 000 cotisants et autant de sympathisants.