Crise sanitaire

Que faire pour aider les enfants à supporter le confinement ?

Informer, rassurer, expliquer

Publié le 3 avril 2020 à 11:24

Le confinement n’est pas anodin. Il s’ajoute à la situation de pandémie. Nous traversons un événement particulier. À l’attente s’ajoutent les angoisses pour la santé des proches et la sienne. Les enfants, à la fois plus sensibles et plus résilients, sont confrontés à une situation inédite. Privés d’école, de leurs copains, de sport, de contacts... Comment pouvons-nous les aider à faire face ? Hélène Andries, psychologue clinicienne, notamment auprès des enfants, a bien voulu répondre à nos questions pour fixer des pistes de réflexion.

Le confinement a démarré le 17 mars. Il concerne toute la population. La prolongation de plusieurs semaines va avoir un nouvel impact sur chacun d’entre nous. Quelles sont les premières difficultés qui apparaissent au sein des foyers ?

Le « être tous ensemble » sous le même toit tout le temps peut induire des vécus de stress, d’angoisse, d’agressivité, etc. ça n’est pas une situation normale. Ce ne sont pas des vacances. Les parents ont leurs préoccupations d’adultes (préoccupations de travail, de santé des aînés, financières, etc.), ils se retrouvent « missionnés » pour assurer une continuité pédagogique pour leurs enfants, ce qui ne va pas de soi. Les enfants ressentent le vécu émotionnel de leurs parents, intègrent comme ils peuvent les informations données, sont coupés des relations sociales amicales (je pense aux plus jeunes qui ne sont pas sur les réseaux sociaux notamment), etc. Nous ne pouvons pas vivre tous ensemble, tout le temps. C’est primordial d’avoir chacun son propre temps, son propre espace (même symbolique, quand on vit à plusieurs dans un petit logement), et de se retrouver à d’autres moments. La vie actuelle fait que les moments « tous ensemble » dans une famille, dans un couple, sont finalement peu nombreux, et du jour au lendemain, en raison d’une situation sanitaire grave, ces mêmes personnes sont tout le temps ensemble. Ça peut très vite devenir insupportable....

Comment préserver l’intimité de chacun ?  

En respectant le temps de chacun, les activités de chacun... Ça semble simple et parfois très compliqué. Chacun d’entre nous, dans une famille, dans un couple, a sa « bulle », (musique, lecture, film, jardinage, bricolage, etc). Le respect de l’autre est mis à l’épreuve, et pourtant il est tellement essentiel. C’est une éducation pour maintenant et pour l’avenir. Ne pas se parler tout le temps, ne pas être « sur le dos » de ses enfants tout le temps, être suffisamment bien seul... Est-ce si simple que ça, en réalité ?


Doit-on continuer de vivre comme si de rien n’était, en respectant les week-ends, les repas en commun ?


Chacun invente son temps, mais je pense qu’il est important d’avoir des repères, des rituels anciens, ou nouveaux. Il ne s’agit pas de faire comme si de rien n’était, il ne s’agit pas d’être dans le déni d’une situation dramatique et bien réelle. Il reste important de garder et/ou d’instaurer des repères : se lever et s’habiller le matin, pour les enfants en âge d’apprentissage d’avoir un temps ou des temps de travail scolaire, manger ensemble à au moins un des deux repas principaux de la journée (tout dépend les impératifs professionnels avec lesquels il faut composer, y compris au domicile), garder un rythme régulier de coucher même s’il est assoupli au regard du rythme avant confinement, distinguer le week-end de la semaine... Nous pouvons vite perdre nos repères temporels en restant confiné ce qui peut être très anxiogène pour certains.

Pour ceux qui sont seuls, c’est plus difficile. Comment gérer la solitude forcée ? Quels sont les dangers ?

Bien sûr, c’est plus difficile puisqu’il n’y a plus la possibilité d’une vie sociale extérieure. Il est d’autant plus important de maintenir des repères temporels, pour se préparer, déjeuner, etc. L’importance du lien, de la communication autrement a tout son sens lorsque une personne vit seule : instaurer des rendez-vous téléphoniques ou en visio réguliers avec les proches (amis, famille...) s’avère des plus pertinents. Nous ne sommes pas tous égaux face aux troubles psychiques. Les risques de l’isolement social total sont divers : crises d’angoisse, effondrement psychique et tentative de suicide, bouffée délirante... L’accentuation des troubles chez une personne fragile psychiquement peut rapidement se produire.

Cette rupture avec notre vie sociale va avoir quels types de conséquences ?


Nous n’avons aucune certitude sur les conséquences. Je dirais que tout dépendra de la façon dont nous avons réinventé notre vie sociale.La situation actuelle oblige les individus à s’adapter, et ça prend du temps. Chacun va penser, réinventer ses relations. Nous pouvons penser que les relations sociales dites superficielles vont être plus mises de côté pour se recentrer sur les relations plus authentiques. La solidarité avec nos aînés, famille, entourage, voisinage s’est finalement pensée assez vite. Même isolées physiquement, nombre de personnes ne sont finalement pas isolées socialement. Les différents moyens de communication de notre époque permettent de maintenir un lien.


La solitude va être difficile à gérer pour ceux qui sont confinés dans de petits logements, studios ou HLM. Certains n’ont que leur mobile comme contact avec l’extérieur. Peut-on évaluer l’impact psychologique ?

C’est indéniable, la solitude, d’autant plus dans un petit espace, est difficile à gérer. Avoir la capacité à se sentir suffisamment bien seul ne va pas de soi, et nous ne sommes pas tous « armés » de la même manière face à cette solitude. Le risque est d’être déconnecté de vraies relations sociales, de ne plus utiliser le langage oral, de perdre ses repères temporels. Le risque dépressif est latent. Pour autant, Il est difficile d’évaluer l’impact psychologique. Nous pensons en amont, à la prévention, aux petites stratégies à mettre en place pour ne pas être en rupture avec la vie, la réalité.


Quels phénomènes peuvent survenir ? Dans le cadre familial confiné, comment aider les enfants à préparer l’avenir alors que nous n’avons pas de certitudes sur la durée du confinement ?

Je pense qu’il s’agit de rassurer les enfants, s’ils sont inquiets, tout en leur parlant de la réalité qu’ils sont en train de vivre. Nous revenons à l’idée que cette période n’est pas une période de vacances, que le confinement est un moyen de se protéger et de protéger les autres. Nous parlons de période, cela signifie qu’il y aura une fin, et un après. Aider les enfants, les jeunes, à se projeter dans leur vie d’adultes, sur les études, formations, métiers qu’ils aimeraient faire reste très important.

Comment évaluer ce qui va évoluer chez eux après une telle période ?

Nous sommes en période de dossier d’orientation actuellement, pour certains niveaux d’âge. Pourquoi ne pas profiter d’être ensemble à la maison, avec les nouvelles technologies pour approfondir les choix par exemple ? Le fait de ne pas savoir quand le confinement va s’arrêter peut être anxiogène, surtout pour les enfants plus grands, les adolescents, les adultes. Il est nécessaire de se projeter dans un « ça ne va pas durer tout le temps ; c’est une période, donc il y aura une fin ». Nous ne connaissons pas cet espace temps, sa durée certes, mais le confinement sera plus difficilement supportable si on ne se projette pas dans l’idée d’un « passage ».

Peut-on comparer ce qu’ils vivent à ce que ressentent les enfants bloqués dans les pays en guerre ?

Je ne ferais pas le lien avec le vécu des enfants dans les pays en guerre. Bien sûr, nous vivons une très grave crise sanitaire, un confinement, mais à la maison, nous sommes protégés. Les besoins vitaux des enfants sont assurés, il n’y a pas de difficulté pour se nourrir, la maison, l’appartement, ne risquent pas de nous tomber sur la tête. Dans un pays en guerre, nous savons qui est l’ennemi, la menace. Dans la situation que nous vivons, c’est diffus. Le virus est là, mais où ? qui est porteur ? Cela peut amener des comportements paranoïaques et agressifs. À l’inverse, comme il y a une protection en restant à la maison, certains ne comprennent pas la gravité et banalisent le danger, sortent en ne se sentant pas concernés (de par leur âge, leur santé…).

Qu’en est-il pour les personnes sous surveillance psychiatrique ou nécessitant un traitement ?


Les patients psychiatriques, ayant un traitement sont toujours pris en charge. Les traitements médicamenteux sont prescrits. Reste la grosse difficulté pour assurer les soins thérapeutiques par les ateliers, le suivi psychologique. Ce que je sais de mon département, c’est que les psychologues des CMP fonctionnent aussi en consultation par téléphone ou visio, mais finalement cela touche assez peu de patients. Différents éléments font que la consultation à distance n’est pas toujours réalisable, même en réinventant un cadre.

Les violences conjugales et familiales augmentent déjà. Les dispositifs en place permettront-ils d’y faire face ?

Est-ce que cela sera suffisant ? Je ne peux pas répondre à cette question... C’est une question cruciale, parce que le risque de passage à l’acte violent (violences conjugales, maltraitance sur enfants...) peut être exacerbé de par la situation de confinement. Bon nombre d’enfants par exemple en institution de jour pour différentes fragilités psychiques, se retrouvent 24h/24 avec leurs parents. Les relations intrafamiliales, déjà fragilisées, la situation anxiogène de confinement, l’impossibilité de maintenir les soins et prises en charge nécessaires sont différents facteurs qui inquiètent l’ensemble des acteurs de terrain.

Quelles pathologies spécifiques ou traumatismes peuvent apparaître en lien direct avec le confinement ?

Je me pose la question de l’organisation post-confinement. Les discours sanitaires, médicaux et politiques auront leur importance. Comme je le disais précédemment, le risque de troubles paranoïaques est réel, la peur, la peur de l’autre également. Des difficultés à être adapté dans la relation à autrui peuvent survenir...
Je crains l’utilisation, l’instrumentalisation de la peur, des angoisses par certains politiques. Le discours pourrait tourner autour du « attention, l’autre est menaçant, l’inconnu est dangereux… » Je m’écarte certainement du « purement psychologique », mais je trouve essentiel d’être vigilant pour l’avenir de nos enfants, de la bienveillance à leur transmettre, du respect de l’autre.

Les moyens mis en œuvre pour répondre aux angoisses, aux premières questions par téléphone, peuvent-ils déjà permettre de débloquer certaines situations à risque ?

En tant que psychologue installée en libéral, dès les mesures de confinement, j’ai informé l’ensemble de ma patientèle de mon soutien, de ma disponibilité et des nouvelles modalités pour me joindre, par exemple tous les jours y compris le samedi et le dimanche.
Cela fonctionne bien, parce que les patients sont dans une relation de confiance, donc oui, cela permet d’atténuer les angoisses, d’aider à prendre de la distance. La plupart du temps, ce ne sont pas des consultations, donc ce n’est pas rémunéré. Ce sont des échanges, plus ou moins longs, des sms ou des mails pour les personnes ne pouvant pas s’isoler pour parler, etc. Je pense que cela permet d’éviter des passages à l’acte - je pense aux nombreux parents qui m’appellent parce qu’ils sont à bout, dans l’impasse.
Je reste inquiète parce que le nombre d’appels, de messages, augmente depuis fin de semaine dernière. Je reste inquiète pour toutes les personnes qui n’ont jamais fait la démarche de solliciter un psychologue.
Les plate-formes téléphoniques, avec des professionnels de l’écoute, ont alors toute leur importance, et je suis convaincue que ce soutien par téléphone peut permettre de débloquer des situations à risque...



Nous ignorons quand sera levé le confinement. Comment effectivement prévoir, préparer, anticiper et vivre, ce retour à la normal ?  


En s’informant, ni trop, ni trop peu, des mesures prises, au fur et à mesure, ce qui permet de se projeter dans le cadre donné, et surtout de s’adapter avec les contraintes imposées.
En gardant un rythme de vie qui se rapproche de ce qui était vécu avant le confinement : se préparer et s’habiller le matin, se lever et se coucher à une heure raisonnable, manger à des heures également « raisonnables », garder un rythme semaine/week-end, etc.
Ce sont des pistes, nous n’avons aucune certitude. Il y a beaucoup de variables inconnues. Il va falloir solliciter nos capacités d’adaptation et prendre conscience que cela peut prendre du temps. Nous vivons actuellement un bouleversement, il s’agit de rester vigilant aux réactions, au vécu des uns et des autres, famille, amis, entourage...

Entretien avec Hélène Andries

Hélène Andries, née à Lille, est titulaire d’un DESS Psychologie clinique et pathologique, obtenu à l’université Charles-de-Gaulle-Lille 3.

Après avoir rempli des missions dans le cadre de la protection de l’enfance et le suivi de l’aide à l’enfance pour des institutions et des établissements spécialisés, elle a désormais son propre cabinet en milieu rural au centre de la Normandie.

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