Entretien avec André Bourgeot

Les putschistes et le mouvement populaire malien peuvent ouvrir la voie à un retour de l’État

Publié le 21 août 2020 à 12:23 | Mise à jour le 11 septembre 2020

Anthropologue, directeur de recherche au CNRS et au Laboratoire d’anthropologie sociale, André Bourgeot est spécialiste de la bande saharo-sahélienne. Pour Liberté Hebdo, il livre sa lecture du coup d’État malien, du Mouvement du 5 juin (M5) et des intentions des putschistes.

Comment analysez-vous le coup d’État qui vient de se produire au Mali ?

L’objectif du coup d’État et du M5-RFP (Rassemblement des forces patriotiques du Mali) est la mise en place d’un gouvernement de transition composé de civils. Un des aspects de la crise actuelle porte sur les conséquences de l’intervention franco-britannique en Libye qui a déstabilisé les pouvoirs politiques centraux dans l’espace saharo-sahélien. Les effets les plus forts se sont manifestés au Mali. Cela repose le problème du contenu des accords de paix d’Alger qui vont être renégociés. Quoiqu’il en soit, une charte du M5-RFP est proposée aux putschistes pour élaborer un gouvernement civil de transition. Un processus de retour du fonctionnement de l’État malien est perceptible.

Qu’elle est l’articulation entre le M5-RFP et les putschistes ?

On a dit que le M5 RFP allait être affaibli parce qu’il y aurait des dissensions entre ceux qui acceptent le putsch et ceux qui ne l’acceptent pas.Ce n’est pas le cas. J’ai plutôt le sentiment qu’il y a une complicité, non pas organique mais de facto, avec le putsch parce que le Mouvement a obtenu la démission du président Ibrahim Boubacar Keita, de l’Assemblée nationale et l’arrestation du Premier ministre. C’était un des objectifs fondamentaux du M5. Le putsch a satisfait à leurs revendications. La situation était tellement bloquée qu’il n’y avait pas d’autre solution. La situation politique et le rapport de forces avec les manifestations populaires n’avait en effet pas permis d’avancer.

Les problèmes au Mali sont innombrables : économiques, sociaux, sécuritaires, géopolitiques. Comment rétablir un pouvoir civil et s’attaquer aux problèmes internes ?

Il ne faut pas oublier qu’au Mali, nous avons affaire à un grand mouvement populaire. C’est le Mouvement du 5 juin qui donne son nom au M5 et qui s’est durci à partir de l’invalidation par la Cour constitutionnelle de plusieurs résultats des élections législatives des 29 mars et 19 avril. Le rétablissement du pouvoir civil est actuellement en négociation. Cela va se faire entre les objectifs de la charte du M5 et les objectifs des putschistes. Comme les putschistes ont satisfait aux revendications du M5, tout cela va se mettre en œuvre. Cela me paraît très intéressant. Et cela se fait avec la caution de l’autorité morale de l’imam Dicko. Notez que ce sont les putschistes qui ont fait les démarches auprès de l’imam Dicko et des responsables politiques du M5. Cela veut dire que les put- schistes reconnaissent ces deux entités. C’est la raison pour laquelle les négociations peuvent s’ouvrir pour la mise en place d’un gouvernement de transition.

Lire aussi sur le même sujet : « Mali : l’espoir ».

Oui, mais l’iman Dicko est-il fiable ? On le décrit ici comme un salafiste, leader du mouvement populaire.

L’imam Dicko n’est pas leader du mouvement. Ça c’est une conception qui personnalise la politique. C’est une approche dépassée au regard d’un grand mouvement populaire comme celui-là. Quand les médias le présentent comme étant le pivot du mouvement, c’est faux ! Le mouvement a été créé par une conférence de presse initiée par Cheick Oumar Sissoko, un cinéaste reconnu qui a lancé un appel auquel ont répondu l’imam Mahmoud Dikho, le RFP, plusieurs personnalités... Qu’y a-t-il de mieux ? Quant au fait de le dire salafiste, où va-t-on ? C’est l’associer aux djihadistes. S’agissant des putschistes, ils ont toujours dit qu’ils ne veulent pas de postes. Cela ne veut pas dire que le gouvernement de transition ne nommera pas un membre issu du putsch comme, par exemple, ministre de la Défense... On ne sait pas.

Donc à vous entendre, ce coup d’état n’a rien à voir avec le précédent putsch de 2012 ?

Absolument. Les militaires putschistes, partis de la base de Kati, ont constitué le Comité national de salut du peuple (CNSP). On sent chez eux une vraie stratégie. Ils assurent vouloir « créer les meilleures conditions d’une transition politique civile qui conduira à des élections générales crédibles pour l’exercice démocratique qui jettera les bases d’un Mali nouveau ». Qui sont-ils ? Parmi eux, il y a le général Cheick Fanta Mady Dembele. Ce n’est pas un gamin. Il a été breveté de l’École de guerre de Paris avec mention spéciale, il a été major de promo à Saint-Cyr, il est titulaire d’une licence d’histoire. Mais il n’apparaît pas en première position. En première position on trouve des colonels comme le colonel Malick Diaw ou le colonel Sadio Camara (ancien directeur de l’académie militaire). On sent bien que tout cela est très structuré et que ce n’est pas un coup d’État qui vise uniquement à la prise du pouvoir. Il se fait en relation implicite avec ce grand mouvement populaire. Cela n’a donc vraiment rien à voir avec le coup d’État du capitaine Sanogo en 2012.

Mais ce mouvement populaire dont vous parlez est souvent qualifié d’hétéroclite. L’ancienne ministre malienne Aminata Traoré le dénonce en soulignant qu’il y a à la fois des gens de gauche, des ultralibéraux, des religieux, etc.

Le terme « hétéroclite » est employé de manière très péjorative. Par définition, un mouvement ne peut qu’être pluriel. Ce n’est pas un parti politique. Le M5 incarne la diversité de la nation malienne. Or cette diversité existe pour restaurer la nation malienne. Il faut prendre en considération les forces sociales, politiques et religieuses. Ici, on a trois composantes qui sont d’accord sur des objectifs fondamentaux, c’est quand même extrêmement important ! Ils utilisent la notion de « révolution citoyenne ». Je pense que c’est un peu abusif. Mais l’expression « citoyenne » incorpore la notion de République et de laïcité dans un pays qui est musulman à 95 %. Or, quand j’interroge l’imam Dicko, il me dit : « Moi je suis imam à la mosquée. À l’extérieur de la mosquée, je suis citoyen malien. » Je suis fatigué de ces procès d’intention. Il faut avancer. L’époque a changé, nous ne sommes plus en 1990. Aujourd’hui, sur l’espace saharo-sahélien, on voit émerger des mouvements populaires qui dénoncent la politique française. Ces mouvements sont directement issus des peuples concernés en tant qu’acteurs. Ils veulent prendre l’initiative et devenir maîtres de leur destin. Cela pose d’ailleurs la question des contenus des accords de paix. Or, ces accords vont dans le sens de l’instauration d’un fédéralisme. Donc, exit les États-nations au profit du fédéralisme qui institutionnalise des rapports d’inégalité. Cela étant, je m’interroge sur la situation « ubuesquement burlesque » de la Cédéao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest). Comment peut-elle gérer la crise malienne alors que ses États-membres (comme la Côte d’Ivoire et la Guinée) ne respectent pas leurs propres institutions ?

Quel est le rôle de l’opération « Barkhane » ?

Il est de lutter contre les groupes armés djihadistes sur l’ensemble du territoire malien. Je dis bien sur l’ensemble du territoire. Ce n’est pas ce qu’elle fait. Le M5 remet Barkhane en cause. Les putschistes ne le font pas explicitement. Dans leurs premières déclarations, ils ont rendu hommage aux militaires français. De leur part, c’est de bonne guerre. Mais cela crée les conditions de l’évolution et de la négociation d’un programme qui sera appliqué par le gouvernement civil de transition. Vous voyez, rien n’est fait au jour le jour. Il y a bien dans ce mouvement et dans ce putsch une pensée stratégique. C’est un mouvement très intéressant.

(Photo : droits réservés)

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